Le panier de fruits et légumes à Granby (1941)

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© Mercure et frère, marchands en gros et en détail, situé à l’angle des rues Principale et Saint-Joseph, vers 1940. (Collection SHHY)

En cette période de récolte, un extrait de journal a refait surface dans nos archives. L’article, paru dans La Voix de l’Est en mai 1942, présente le sommaire d’une importante étude sur le commerce de plusieurs produits agricoles, réalisée par le ministère de l’Agriculture auprès de tous les détaillants et grossistes en alimentation de Granby. Cette étude permet d’en connaître davantage sur les habitudes alimentaires des ménages granbyens.  

Ce que les données présentées dans l’étude révèlent de manière frappante, c’est combien les pratiques commerciales et les habitudes de consommation des années 1940 et celles d’aujourd’hui étaient différentes. Alors qu’à l’époque les marchands s’approvisionnaient en grande partie chez les producteurs locaux et que la gamme des produits offerts était nécessairement restreinte, le consommateur actuel se voit offrir une panoplie de produits frais, aux noms et aux saveurs exotiques, dont une part considérable provient de l’extérieur du pays. En comparaison, le panier de fruits et légumes de la famille granbyenne des années 1940 semble bien peu diversifié, patates, pommes, carottes, tomates et petits fruits en constituant l’essentiel. Depuis quelques années, à la faveur d’un recentrage des priorités écologiques en matière de consommation, on remarque un mouvement de retour à ces formes plus simples d’alimentation de proximité, une tendance soutenue par des groupes d’approvisionnement local qui prennent de plus en plus d’importance dans la communauté.

Ce texte se divise en deux parties : dans la première, on reproduit intégralement la synthèse de l’étude parue dans La Voix de l’Est ; dans la deuxième, on présente un tableau de notre cru qui évalue, en livres et en dollars, l’importance des productions végétales et animales, et qui donne, en pourcentage, l’importance respective de ces dernières et la part de la production locale.

Le commerce des fruits et légumes à Granby 

Le travail de recherche à la base de cette étude du ministère de l’Agriculture a été réalisé par messieurs Charles-Aug. Bailly et Henri-P. Dubord, sous la surveillance de J.-H. Lavoie, chef du Service de l’Horticulture, et de J.-M. Alvarez St-Denis, agronome régional du district de Granby.

© Le travail de recherche à la base de cette étude du ministère de l’Agriculture a été réalisé par messieurs Charles-Aug. Bailly et Henri-P. Dubord, sous la surveillance de J.-H. Lavoie, chef du Service de l’Horticulture, et (au centre de la photo) de J.-M. Alvarez St-Denis, agronome régional du district de Granby. (Fonds Valère Audy, SHHY)

« […] Située à quelque 50 milles à l’est de Montréal, dans le comté de Shefford, la ville de Granby se trouve placée au sein d’une riche région agricole. Privilégiés sous le rapport du sol et du climat, les trois comtés de Brome, Rouville et Shefford, en plus d’être favorables à l’industrie laitière et à la culture mixte, permettent encore à un certain nombre de cultivateurs de se spécialiser dans les cultures maraîchères et des petits fruits. De vastes étendues en vergers, principalement dans Rouville, de riches érablières et un peu d’apiculture constituent les autres principales sources de revenus des cultivateurs de ces trois comtés.

Par sa population d’environ 15,000 âmes, la ville industrielle de Granby constitue le plus important centre de consommation de cette région et un excellent débouché pour les produits agricoles locaux.

Au cours des douze mois écoulés du 1er juin 1940 au 31 mai 1941, les achats de pommes de terre, de légumes, de fruits et de petits fruits, de conserves, de sirop et de sucre d’érable, de miel et d’œufs, par tous les détaillants et grossistes visités à Granby, se sont chiffrés à $183 340. Sur ce total, les achats de fruits représentaient 33,8 %, les légumes 23,8 %, les œufs 16,4 %, les conserves 14,1 %, les pommes de terre 8,7 %, les petits fruits 1,7 %, les produits de l’érable et le miel près de 1% chacun.

De cette somme, $89 302, soit 49%, furent payées pour des produits achetés des autres provinces du Canada ou des pays étrangers, dont $79 516, ou tout près des 4/5 pour les fruits et légumes frais (pommes de terre et petits fruits compris). Les produits considérés comme étant de provenance locale dans la présente étude y entrent pour quelque 40 % avec une valeur de $74 353. Quant aux produits venant des autres régions de la province de Québec, ils représentent un montant de $19 685, soit 11 % de la valeur totale des achats.

En volume, près des trois quarts des achats de gros fruits sont des importations d’autres provinces ou pays. Il est à remarquer cependant que tous ces fruits, si on excepte les pommes, sont des espèces non cultivées dans la province de Québec. Plus de 50 % des achats de légumes (pommes de terre non comprises) ne sont pas de provenance locale. Cependant, la plupart des légumes sont aussi cultivés dans le district de Granby, et les importations sont considérablement réduites pendant la saison locale de culture.   Les pommes de terre sont pour 85 % et les petits fruits 94 % de provenance locale, et tous les autres produits agricoles étudiés, comprenant les conserves, les produits de l’érable, le miel et les œufs le sont, à l’exclusion des conserves, pour au moins 70 %.»


Achats de produits agricoles pour la période du 1er juin 1940 au 31 mai 1941 à Granby

 

Produits

Quantité

Valeur $

% de locale

% des achats

Pommes de terre
12 % des ventes de fruits et légumes

2 078 835 lb

15 930 $

85 %

8,7 %

Légumes
(par ordre d’importance : tomates, carottes, laitues, oignons et choux) (35 % des ventes de fruits et légumes)

1 693 756 lb

43 585 $

49 %

23,8 %

Gros fruits
Pommes
Ananas et bananes
(50 % des ventes des fruits et légumes)

1 384 365 lb
477 625 lb

62 029 $

34 950 $


66 %

33,8 %

Petits fruits
(3 % des ventes des fruits et légumes)

50 420 lb

3 143 $

Près de 100 %

1,7 %

Fruits et légumes (au total)

5 207 376 lb

124 687 $

 

68 %

Conserves
(Tomates en plus grand nombre)

12 181 caisses

26 404 $

56 %

94 %

14.1 %

Sirop et sucre d’érable

10942 lb

1 386 $

96 %

+/- 1%

Miel

10 095 lb

852 $

60 %

+/- 1 %

Œufs

126 120 dz

30 011 $

87 %

16.4 %

Marie-Christine Bonneau

Société d’histoire de la Haute-Yamaska

 

 

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Le lac Boivin, 1815-1980

Texte intégral de l’exposé fait par Mario Gendron, lors de la Consultation publique sur l’avenir du lac Boivin, tenue au cégep de Granby, le 3 mai 2014.

Le lac Boivin des hauteurs du Mont-Sacré-Coeur

© En contrebas du Mont-Sacré-Coeur, le lac Boivin et sa fontaine inaugurée le 9 octobre 1989.  (SHHY, fonds Office du tourisme de Granby)

Monsieur le maire,
Mesdames, messieurs,

D’après les documents que j’ai consultés dans le cadre de cette recherche, le lac Boivin atteindra l’âge vénérable de deux cents ans l’année prochaine. C’est donc dire qu’il a pris naissance en 1815, quoique de façon bien timide, lors de l’installation d’un premier barrage sur la rivière Yamaska Nord, à la hauteur de Granby.

Nommée Boivin en 1967, après avoir porté les noms de Henderson et de Granby, cette étendue d’eau doit essentiellement son existence à l’activité humaine. Dans cette perspective, l’objectif de cet exposé est de montrer comment cette activité est le moteur exclusif de la formation du lac Boivin et comment, aussi, la configuration changeante de ce dernier est en étroite relation avec les différents usages et fonctions qu’on lui assigne au fil des ans.

Parmi ces fonctions et ces usages, certains s’avèrent essentiels, structurants, comme ceux qui ont trait à l’industrie, à l’électrification et à l’approvisionnement en eau potable de Granby, alors que d’autres sont accessoires, comme les loisirs nautiques, la chasse et la pêche, mais aussi la coupe de la glace pour la réfrigération. Ces dernières activités sont considérées comme accessoires parce qu’elles sont insuffisantes à orienter le développement du lac et qu’elles dépendent des activités structurantes.

Depuis le milieu des années 1970, la nature des interactions entre la société globale et le lac Boivin a pris une nouvelle tournure avec le développement des fonctions écologiques, éducatives et communautaires, qui, elles aussi, peuvent être considérées comme éminemment structurantes.  On y reviendra.

De façon plus systématique, on peut dire que le lac Boivin a connu trois grandes périodes :

  1. la période industrielle, de 1815 à 1925, divisée en deux segments;
  2. la période de l’approvisionnement en eau potable de la ville, qui commence en 1932 et se termine en 1977;
  3. la période éducative, écologique et communautaire, qui débute en 1975 et qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Selon les inscriptions du cahier d’arpentage de J. McCarthy, qui datent de 1801, c’est-à-dire d’avant l’arrivée des premiers colons dans Granby, le territoire ennoyé aujourd’hui par le lac Boivin était formé de prairies naturelles et d’une forêt constituée d’essences de frêne, de sapin, d’érable, de pruche et de bouleau. On y trouvait aussi un petit marécage, à environ 1,5 km en amont de Granby. Ce dernier occupait toutefois un espace sans commune mesure avec le marais qui se formera quelques années plus tard, à la suite de l’installation du premier barrage.

Emplacement du 1er barrage, à gauche le moulin à farine Miner, vers 1900.

© Emplacement du 1er barrage, à gauche le moulin à farine Miner, vers 1900. (SHHY, fonds Ellis Savage)

La phase un (1) des fonctions industrielles du lac Boivin débute en 1815, avec la construction du premier barrage, et se termine à la fin des années 1880, avec la généralisation de la vapeur et l’installation de la grande industrie. C’est l’époque des moulins à scie, à farine, à fouler et carder la laine et des petites tanneries, des industries qui ont toutes comme principale caractéristique de fonctionner exclusivement grâce à la force hydraulique générée par la rivière. Mais pour donner sa pleine mesure, la force de l’eau doit être contrôlée et augmentée grâce à des barrages et des amenées d’eau (flume).  Seule une bonne harmonisation des diverses contraintes naturelles et techniques, dont la responsabilité revient au millwright, permet à la force hydraulique de révéler son plein potentiel. Dans ce système, le lac Boivin agit comme une réserve, garante de la puissance et de la régularité de la force hydraulique.

© Lieu de construction du 2e barrage ( parc de la Tannerie). rivière Yamaska, Granby

© Lieu de construction du 2e barrage ( parc de la Tannerie). (SHHY, fonds Germain Fortin, carte postale Pinsonneau)

Selon les informations contenues dans un document notarié, c’est à la suite de la construction d’un deuxième barrage, en 1835, qu’une plus grande étendue d’eau se constitue en amont de Granby : « Au-dessus de l’écluse supérieure, l’eau forme un étang de plusieurs milles d’étendue », peut-on lire dans ce document.

Or la topographie déjoue en partie les plans des industriels, puisque l’eau a tendance à se répandre sur un vaste territoire et à agrandir le lac, plutôt que s’accumuler près du barrage. Cette dispersion de l’eau dans la plaine située en amont de Granby provoque la création d’une formation aqueuse qui, au gré des saisons, alterne entre marais et étang. La carte Walling de 1864 indique l’ampleur de cette zone lacustre.

Carte de 1864

La dispersion de l’eau dans la plaine située en amont de Granby provoque la création d’une formation aqueuse qui, au gré des saisons, alterne entre marais et étang (marsh). La carte Walling de 1864 indique l’ampleur de cette zone lacustre. (Gray, O. W., Map of the Counties of Shefford, Iberville, Brome and Rouville, H. W. Walling, 1864)

La phase deux (2) de l’usage industriel du lac Boivin commence à la fin des années 1880, alors que le pouvoir hydraulique devient complémentaire de celui de la vapeur, rendue toute puissante.  L’électrification de Granby, réalisée en 1889 grâce à une petite centrale municipale, permet aussi à la force hydraulique de maintenir son utilité.

centrale électrique de Granby de 1889, Miner Rubber, Imperial Tobacco

© En avant plan, la centrale électrique de 1889, à gauche, la Miner Rubber et à droite l’Imperial Tobacco. (Coll. Roger Bélanger)

Mais afin d’augmenter la puissance et la régularité du pouvoir d’eau, la Granby Rubber doit procéder à la hausse de son barrage, ce qui a pour conséquence d’augmenter encore la dimension et la profondeur du lac. En 1909, une carte permet de voir le système hydraulique à son apogée, avec cinq barrages et quatre petits lacs artificiels à l’intérieur même des limites du village.

Ce plan de 1909, tracé par l’arpenteur  A.W. Mitchell, montre les cinq barrages qui permettaient d’utiliser efficacement le pouvoir généré par la Yamaska. Quant au graphique, il illustre l’importante dénivellation de la rivière entre le premier et le dernier de ces barrages. (SHHY, fonds Robert Desrochers)

© Ce plan de 1909, tracé par l’arpenteur
A.W. Mitchell, montre les cinq barrages qui permettaient d’utiliser efficacement le pouvoir généré par la Yamaska. Quant au graphique, il illustre l’importante dénivellation de la rivière entre le premier et le dernier de ces barrages. (SHHY, fonds Robert Desrochers)

Un des quatre petits lacs artificiels situés à l'intérieur même des limites du village. (SHHY, fonds Ellis Savage)

© Un des quatre petits lacs artificiels situés à l’intérieur même des limites du village. (SHHY, fonds Ellis Savage)

L’agrandissement du lac Boivin a un impact certain sur la qualité de vie des gens de Granby; elle rend possible, entre autres, la navigation et la pêche, qui deviennent très populaires au tournant du XXe siècle. C’est aussi à cette époque qu’on commence à y découper de la glace sur une base commerciale.

En 1907, le journal Granby Leader-Mail rapporte que quatre bateaux à moteur et plusieurs voiliers et chaloupes naviguent sur le lac artificiel. Le plus connu et plus rapide de ces bateaux appartient à la Compagnie de navigation Yamaska, propriété des Chevaliers de Colomb. Il propose des excursions qui permettent d’admirer les plus belles scènes qu’offre le lac Boivin. À ce moment, le lac est de forme oblongue et s’étend sur environ 4 km en amont de Granby.

Or si c’est l’industrie qui a donné naissance au lac Boivin, c’est aussi l’industrie qui le fait presque disparaître en 1924, à cause d’un litige entre la Dominion Rubber, devenue propriétaire des pouvoirs d’eau, et les cultivateurs excédés de voir leurs terres inondées à la suite de la hausse sauvage du barrage, en 1922. Poursuivie en justice, la compagnie se voit donc contrainte en 1924 d’abaisser son barrage, mais à un niveau encore plus bas que celui qui prévalait précédemment.

Sans revenir à la situation qui prévalait avant 1890, il n’en demeure pas moins que le lac s’en trouve réduit, au point d’entraver la navigation et de nuire grandement à la pêche, et ce, au moment où la force hydraulique n’est plus un facteur de développement industriel et que l’électricité nécessaire à Granby provient de Sherbrooke et de Drummondville.

En arrière-plan, le lac Boivin en 1932. (Coll. Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

© En arrière-plan, le lac Boivin en 1932. (Coll. Société d’histoire de la Haute-Yamaska)

Ayant perdu ses fonctions économiques et récréatives, le lac Boivin connaît alors un passage à vide, du moins jusqu’en 1932, lorsqu’on lui trouve une nouvelle utilité : alimenter en eau potable une ville en plein développement industriel dont la population s’accroît rapidement, pour dépasser les 10 000 habitants au début des années 1930. Jusque-là, Granby était exclusivement alimentée par le lac du mont Shefford, mais ce dernier ne suffit plus à la tâche. Au fil des ans, une part de plus en plus grande de l’eau nécessaire à la ville proviendra du lac Boivin.

En 1939, Horace Boivin, qui vient d’être élu à la mairie de Granby, fait la promesse aux citoyens de sa ville de leur redonner un lac digne de ce nom. Le maire est aussi préoccupé par la demande grandissante en eau de certaines usines, principalement dans le secteur de la teinturerie. Or, les restrictions de guerre freinent son projet. En 1945, le conflit mondial terminé, la hausse du barrage permet non seulement de remettre le lac dans la situation d’avant 1924, mais elle assure à Granby l’accès à une réserve d’eau suffisante… du moins temporairement.

© Le lac vers 1945. (Collection SHHY)

Cette reprise en main du lac est aussi l’occasion d’entreprendre, pour la première fois, une forme de questionnement sur la relation entre l’homme et la nature, questionnement qui s’incarne dans un organisme, la Société du lac Granby, fondé en avril 1946 « en vue de développer, au point de vue esthétique et pratique le lac artificiel situé à l’entrée de la ville de Granby ».

tondeuse à joncs

« Une nouvelle tondeuse à joncs en service sur le lac qu’on est à aménager », Le Bulletin municipal, Granby, 1947.

La Société du lac Granby veut d’abord débarrasser le plan d’eau de la végétation marine qui l’encombre et des souches toujours enracinées dans le fond, pour ensuite creuser un chenal où les yachts et les embarcations lourdes pourront naviguer. À cette démarche assez conventionnelle s’en ajoute cependant une autre, plus novatrice : introduire des poissons et des oiseaux dans l’environnement du lac et interdire la chasse dans la réserve naturelle, de dimension restreinte, qu’on espère créer.  Il est aussi question d’y implanter des castors, des rats musqués et d’autres petits animaux. Cependant, on est encore loin de considérer la partie marécageuse du lac comme une richesse et un atout pour la communauté. Trois décennies seront encore nécessaires avant d’en arriver là.

Finalement, presque rien ne se fait et le lac Boivin retourne à sa fonction principale : fournir de l’eau potable à la population et, surtout, aux industries de Granby, dont la demande devient de plus en plus grande. Ainsi, plusieurs années après avoir tourné le dos au pouvoir hydraulique, l’industrie se trouve à nouveau en position de déterminer le destin du lac.

La période qui s’enclenche avec la Révolution tranquille annonce de grands changements pour la rivière Yamaska et le lac Boivin. Deux thèmes principaux et interreliés retiennent l’attention au cours des années 1960 : l’approvisionnement en eau de Granby et la pollution extrême de la rivière Yamaska.

C’est depuis le milieu des années 1950 que la question de l’eau potable obsède les autorités municipales de Granby. Bris de conduites, sécheresse en été, goût désagréable : l’eau devient un frein à la qualité de vie et au développement industriel.

Ce n’est donc pas sans raison si Paul-O. Trépanier, qui se présente pour la première fois à la mairie de Granby en 1964, fait du thème de l’eau l’argument principal de sa campagne électorale. Son slogan, « C’est temps de changer d’eau », inspiré de celui de l’équipe libérale de Jean Lesage de 1960, « C’est le temps que ça change », montre que l’homme est résolu à agir.

Dans ce dossier, la municipalité poursuit deux objectifs : augmenter considérablement la réserve d’eau du lac Boivin et en aménager les pourtours à des fins récréo-touristiques, encore mal identifiées cependant.

Plusieurs solutions sont envisagées : l’une d’elles consiste à creuser le lac et à remblayer les marais avec les résidus; une autre propose la construction d’une digue en ciment tout autour du plan d’eau. On opte finalement pour le creusage du réservoir Lemieux, dont la construction débute en juin 1968 et se termine au printemps 1971.

Le lac Boivin et le réservoir Lemieux

© Le lac Boivin et le réservoir Lemieux (à gauche). (SHHY, fonds Florand Laliberté)

C’est depuis le début des années 1960 que la pollution de la Yamaska est jugée préoccupante. À Granby, en aval du lac Boivin, on sait depuis 1965 que l’eau de la rivière est aussi polluée que si la population était de 100 000 âmes, alors qu’elle n’est que de 35 000. Cet écart s’explique par la pollution industrielle, responsable de 70 % des rejets.  Il faut savoir qu’à cette époque, Granby ne possède aucune usine d’épuration et que toutes les eaux usées de la ville aboutissent directement dans la rivière.

Situé en amont de la ville, le lac Boivin est partiellement épargné par cette pollution, puisqu’il se trouve surtout affecté par les rejets de Waterloo, une ville dont la population est stable depuis plusieurs années, et par ceux de l’agriculture, qui n’est pas encore rendue au stade de la production porcine industrielle.

Lorsque Paul-O. Trépanier revient à l’hôtel de ville, en 1973, après une éclipse de quatre ans, l’approvisionnement en eau de Granby est toujours préoccupant, le réservoir Lemieux n’ayant aucunement résolu le problème. En 1974, on reprend donc la question où on l’avait laissée en 1967 et on tente de lui appliquer les mêmes solutions, c’est-à-dire :

  1. creuser le lac et remblayer le marais;
  2. aménager des espaces à des fins récréo-touristiques de masse : aires de jeux, terrains de camping, plage, marina.

Mais les choses ne se dérouleront pas comme prévu. De fait, entre le début de 1974 et juin 1976, la perception que les élus municipaux et la population ont de leur lac change radicalement. Considéré au départ comme un cloaque qu’il faut expressément réaménager, il se transforme en dix-huit mois en un joyau environnemental digne d’être inscrit sur la courte liste du patrimoine national. Cette métamorphose n’est évidemment pas le fruit du hasard. Parmi l’ensemble des facteurs qui vont permettre ce sauvetage écologique, l’intervention musclée du Club Natural arrive, et de loin, en première place.

Rattaché aux Loisirs de Granby depuis 1967, le Club Natural fait de la connaissance et de la protection de l’environnement son cheval de bataille. Ces jeunes naturalistes, comme on les nomme encore à l’époque, peuvent être considérés comme des précurseurs du mouvement environnementaliste, qui prend son envol au Québec au début des années 1970.

Aussi, lorsqu’il est question, en 1974, de creuser le lac Boivin et de livrer ses abords aux activités populaires de loisirs, le Club Natural n’est pas long à monter aux barricades. Il le fait, entre autres, en fondant l’Association pour la conservation et l’aménagement des marécages, qui regroupe un quarantaine de membres.

Dans une lettre expédiée au ministre responsable de la qualité de l’environnement, Victor Goldbloom, l’association de Granby s’oppose ouvertement à toute tentative de creuser le lac ou de l’aménager à des fins récréo-touristiques, du moins sans que des études préalables sur la valeur écologique du marais aient été effectuées.

Exposition du Club Natural à l’Escale, au printemps 1976. (SHHY, fonds Jeannot Petit)

© Exposition du Club Natural à l’Escale, au printemps 1976. (SHHY, fonds Jeannot Petit)

Exposition du Club Natural à l’Escale, au printemps 1976.

© Le Club Natural fera l’inventaire biologique du marais pour en connaître l’écosystème. (SHHY, fonds Jeannot Petit)

Pour leur part, les jeunes naturalistes entendent agir de deux manières :

1) en accumulant des données sur le terrain, c’est-à-dire en faisant l’inventaire biologique du marais pour en connaître l’écosystème;

2) en sensibilisant la population à la question écologique du lac Boivin. Dans ce cas, tous les moyens sont bons et tous sont utilisés : journaux, radio, télévision, rencontres dans les écoles.

Cet engagement actif va conduire le Club Natural à jouer un rôle décisif dans la suite des événements.

C’est grâce à une collaboration avec la firme Gendron & Lefebvre, qui avait reçu le mandat de creuser le lac — mandat devenu inutile avec la construction du barrage de Savage Mills, en 1975 —, que le Club Natural est introduit au cœur de l’action.

Le maire Paul-O Trépanier en compagnie de représentants du Club Natural et de la firme Gendron et Lefebvre.

© Le maire Paul-O Trépanier en compagnie de représentants du Club Natural et de la firme Gendron et Lefebvre. (SHHY, fonds Jeannot Petit)

Fort de son expertise et, surtout, de l’inventaire de la faune et de la flore du lac que ses membres colligent depuis plusieurs mois, le Club Natural a désormais les coudées franches pour faire valoir ses idées, lesquelles, à cette époque, semblent audacieuses, sinon révolutionnaires. Dans leur croisade, les naturalistes peuvent compter sur l’appui inconditionnel de La Voix de l’Est et de la journaliste Francine Beaudoin, qui a pris leur cause sous son aile.

Après que le maire Paul-O. Trépanier ait été lui-même convaincu par les arguments des jeunes naturalistes, le Symposium sur l’aménagement du lac Boivin, qui se tient au début du mois de juin 1976, rassemble une centaine de participants autour des enjeux écologiques et récréatifs du plan d’eau.

Parmi ces participants, en première ligne, des membres du Club Natural : Mario Fortin, Serges Ruel, Louis-Paul Perras, qui est aussi géographe à l’Université Laval, et plusieurs autres. Sont aussi présents l’Association des biologistes du Québec, le Conseil de la jeunesse scientifique, la Commission scolaire de Granby, le Centre de conservation de la nature mont Saint-Hilaire, les Loisirs de Granby, ainsi que des représentants de plusieurs ministères.

Parmi les nombreuses résolutions adoptées pendant le Symposium, les deux premières, sans aucun doute les plus importantes, montrent tout le chemin parcouru dans le dossier du lac Boivin depuis le début de 1974.

  • Première résolution : « Que tout aménagement nécessitant des travaux intensifs, tels que remblayage des berges, construction d’édifices et de locaux destinés à l’habitation et à la récréation, soit effectué exclusivement dans la partie sud-ouest du lac et qu’une ligne de démarcation soit tracée à cette fin. »
  • Deuxième résolution : « Que la partie nord-ouest du lac soit orientée vers sa vocation naturelle, celle d’un centre d’interprétation de la nature qui, en plus de manifester le souci de la ville de Granby pour la conservation, lui fournira également un outil éducatif exceptionnel unique au Québec à cause de sa richesse floristique et faunique et à cause de la proximité du secteur urbanisé. »

    Le Centre d’interprétation de la nature du lac Boivin

    © Le Centre d’interprétation de la nature du lac Boivin. (SHHY, fonds La Voix de l’Est, photo Michel Paquette)

Peu après, la formation du Comité d’aménagement du lac Boivin, sous la direction de Gérald Scott, où quelques membres du Club Natural sont appelés à siéger, permet de continuer la réflexion. Finalement, la création du Centre d’interprétation de la nature du lac Boivin, de même que l’aménagement du parc Daniel-Johnson, au tournant des années 1980, concrétisent les espérances du Symposium.

Le parc Daniel Johnson, en 1980, Granby, lac Boivin

© Le parc Daniel Johnson, en 1980 (SHHY, fonds Jeannot Petit)

À ceux qui seraient tentés de mettre en doute l’importance du Club Natural dans toute cette affaire, Paul-O. Trépanier, qui, pourtant, était loin d’être convaincu au départ de la pertinence de l’approche écologique, n’hésitait pas à affirmer, en mai 1977, que la ville toute entière était endettée envers le Club Natural « pour avoir littéralement découvert le lac Boivin ». On ne pourrait pas rendre un plus bel hommage à l’organisme.

Ce qui reste le plus extraordinaire dans cette aventure de récupération environnementale, c’est que dans le concert des opinions et des expertises qui avaient cours à l’époque sur l’aménagement du lac Boivin, ce soit finalement la voix citoyenne et scientifique qui ait prévalu.

Créé par l’homme il y a près de deux siècles à des fins de production industrielle, maintenu au fil des ans pour des motifs éminemment pratiques, comme l’approvisionnement en eau de la ville, le lac Boivin s’est néanmoins incrusté dans la vie urbaine et en est devenu une composante familière, et ce, bien avant que sa richesse écologique soit découverte, au cours des années 1970.

Alors qu’on a souvent tendance à percevoir les aspects négatifs plutôt que positifs de l’intervention humaine sur l’environnement, l’histoire du lac Boivin nous apprend qu’il peut en être autrement… comme la réunion d’aujourd’hui l’exprime de manière éloquente.

En conclusion, l’histoire a donné le lac Boivin aux citoyens de Granby. C’est à eux qu’il revient d’assurer la pérennité de cet héritage.

Mario Gendron

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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Une usine de bombes fumigènes à Granby

En Europe, la Deuxième Guerre mondiale fait rage depuis 1939. Engagée dès le début du conflit, la Grande-Bretagne multiplie les efforts pour enrayer l’expansion allemande; en mars 1942, elle demande au Canada de participer à l’effort de guerre, notamment par la fabrication de matériel militaire. L’Histoire de Granby évoque les conditions locales de cette participation.

« À un moment ou à un autre, la plupart des industries de Granby s’engagent dans la production militaire. La Miner Rubber, par exemple, fabrique des masques à gaz, des toiles et des bottes de caoutchouc, tandis que l’Elastic Web, dont le nombre de travailleurs passe de 350 en 1938 à plus de 750 au cours du conflit, produit des toiles pour le camouflage, des harnais pour les parachutes et bien d’autre matériel de guerre. En 1942, la construction par la Allied War Supplies Corporation, une compagnie de la Couronne, d’une usine de bombes fumigènes sur la rue Maisonneuve permet l’embauche de 600 travailleurs. La gestion de cette usine est confiée à la Miner Rubber. La même année, l’organisme gouvernemental ouvre une petite manufacture d’hélices d’avions, la Granby Aircraft Corporation, dans l’édifice de l’entreprise Barré & Charron. »1

On comprend davantage le rôle et l’utilité du smoke generator lorsqu’on le voit fonctionner, comme ici. Source : Fonds du ministère de la Défense nationale, Belgium, 13 Oct. 1944, Bibliothèque et Archives Canada, numéro d’acquisition 1967-052 NPC, numéro de la pièce (créateur) : 41533, numéro de reproduction a167998-v6.

On comprend davantage le rôle et l’utilité du Smoke Generator lorsqu’on le voit fonctionner, comme ici. (Fonds du ministère de la Défense nationale, Belgium, 13 Oct. 1944, Bibliothèque et Archives Canada, numéro d’acquisition 1967-052 NPC, numéro de la pièce (créateur) : 41533, numéro de reproduction a167998-v6)

Les bombes fumigènes sont généralement utilisées soit pour masquer certaines positions stratégiques à l’adversaire, soit pour lui dissimuler des mouvements de troupes. En 1942, la Macdonald Chemicals Limited, de Waterloo, fabrique déjà ce type de bombes, mais l’entreprise ne peut pas répondre à elle seule à la demande britannique, qui se chiffre en millions d’unités. Comme la Miner Rubber prévoit, à la même époque, licencier du personnel en raison du manque d’approvisionnement en caoutchouc brut et que, de plus, elle possède un certain nombre de presses pouvant être adaptées à la production de bombes fumigènes, l’entreprise de Granby semble toute désignée pour combler les besoins militaires. Un incendie au Projet no 34 de Waterloo (Macdonald Chemicals), le 22 avril 1942, fait définitivement pencher la balance en faveur de la Miner Rubber.

Les installations de l'usine de bombes fumigènes, de la rue Guy, toujours en place, en 1950.

Les installations de l’usine de bombes fumigènes de la rue Maisonneuve, toujours en place, en 1950.

Au nom du ministère canadien de la Défense, le service des propriétés de la Allied War Supplies identifie, au début de mai 1942, des terrains près de la ville de Granby, au coût de 1.19 $ le pied carré, pour construire un nouveau complexe industriel. L’incendie de l’usine de la Macdonald Chemicals de Waterloo a fait réaliser aux responsables qu’il vaut mieux s’éloigner quelque peu des zones habitées. L’emplacement a aussi été choisi parce que la Ville de Granby s’est engagée à fournir à ses frais les services d’eau, d’aqueduc et d’égout et à construire un chemin en gravier jusqu’à la propriété. L’usine proposée pour le Projet no 45 serait la propriété unique et complète du gouvernement canadien et aurait une capacité de 350 000 bombes fumigènes de 2 pouces par mois, le processus complet de fabrication devant y être réalisé. Les coûts de la construction des bâtiments sont évalués à 149 000 $, alors qu’une somme de 194 000 $ est réservée pour l’équipement et la machinerie, pour un total de 343 000 $.

Construction de l’usine

Le terrain officiellement acquis le 23 mai 1942, la construction des bâtiments s’enclenche aussitôt et est complétée au cours de la troisième semaine de mai 1943. Les principaux entrepreneurs sont H. E. Bernier pour les bâtiments et H. J. Sorensen pour l’électricité, tous deux de Granby. Si la Miner Rubber est maître d’œuvre du chantier, c’est la Allied War Supplies qui supervise les travaux. Près d’une centaine de travailleurs, en majorité des charpentiers et des journaliers, œuvre à la réalisation du projet. Les horaires de travail et les salaires sont fixés par la National War Board. Ainsi, les charpentiers gagnent 60 cents de l’heure et les journaliers 35 cents.

Production de matériel fumigène

Deux produits distincts sont fabriqués à l’usine de munition de la Miner Rubber : une bombe fumigène de deux pouces (modèles Trench Mortar et Thrower) et le Smoke generator no 24 (dorénavant générateur de fumée no 24). Dans l’impossibilité d’en référer directement à un plan 2, il serait inutile de présenter ici une description détaillée de l’usine et des divers ateliers.

La bombe fumigène de deux pouces Trench Mortar. Source : http://www.warrelics.eu/forum/ordinance-ammo/british-2-red-smoke-mortar-shell-3346/

La bombe fumigène de deux pouces Trench Mortar. (http://www.warrelics.eu/forum/ordinance-ammo/british-2-red-smoke-mortar-shell-3346)

La Trench Mortar (mortier de tranchée) se compose d’un cylindre métallique de deux pouces de diamètre et de 5 ¾ pouces de longueur, surmonté d’une pointe avant en métal, à l’intérieur duquel on presse 17 onces d’un mélange fumigène de trois ingrédients, avant d’y ajouter l’allumage et le retardateur (delay assembly). L’autre extrémité de la bombe fumigène est scellée par un adaptateur sur lequel se trouve une queue à six ailettes. La partie centrale de la queue tubulaire possède plusieurs trous. Une cartouche de 50 grains, insérée dans la queue de l’engin, est retenue en place grâce à un couvercle troué, orifice par lequel l’artificier peut procéder à la mise à feu. À ses débuts, cependant, l’usine fabrique surtout la bombe Thrower, utilisée par les chars d’assaut et autres véhicules blindés. Ce type de bombe fumigène est de la même catégorie que la Trench Mortar, sauf que la Thrower n’exige pas de retardateur.

Cette photo permet de voir les contenants du Smoke Generator no 24, identiques à ceux produits à l’usine de munition de la Miner Rubber. Source : Fonds Office national du film du Canada, Division de la photographie, Montréal (Québec), mai 1944. Bibliothèque et Archives Canada, numéro d’acquisition 1971-271 NPC, numéro de la pièce (créateur) : WRM 4493, numéro de reproduction e-000762140.

Cette photo permet de voir les contenants du Smoke Generator no 24, identiques à ceux produits à l’usine de munition de la Miner Rubber. (Fonds Office national du film du Canada, Division de la photographie, Montréal (Québec), mai 1944. Bibliothèque et Archives Canada, numéro d’acquisition 1971-271 NPC, numéro de la pièce (créateur) : WRM 4493, numéro de reproduction e-000762140)

Le générateur de fumée no 24 se présente sous la forme d’un contenant d’environ 8 pouces de diamètre et de 12 pouces de hauteur qui renferme 34 livres d’un mélange de poudres. Ce réceptacle se termine à une extrémité par un embout vissé. Le mélange d’ingrédients fumigènes se compose d’hexachloroéthane, de siliciure de calcium, d’oxyde de zinc et de nitrate de potassium. Ces produits sont conservés en vrac dans les bâtiments attenants à ceux réservés à la fabrication du générateur de fumée. Puisqu’il ne s’agit pas d’un projectile, les composants fumigènes sont versés dans le contenant puis comprimés successivement. Selon le type de matériel fumigène utilisé, le contenant pouvait peser entre 32 et 36 livres.

Main-d’œuvre et salaires

L’ensemble du personnel de l’usine de bombes fumigènes vient essentiellement de la région de Granby. Quant au noyau dur de cette main-d’œuvre, il est constitué d’employés de la Miner Rubber qui, précédemment, œuvraient à la fabrication de produits en caoutchouc. La majorité de ces ouvrières et ouvriers, dont le nombre atteint respectivement 75 et 200 entre 1942 et 1945, ont déjà l’expérience du travail en usine.

En 1943, le salaire horaire des employés de la fabrique de munitions de la Miner Rubber est de 43 cents pour les hommes et de 33 cents pour les femmes. À la suite d’un arrêt de travail, en août 1943, les salaires sont majorés : 45 cents l’heure pour les hommes, 35 cents pour les femmes.  Selon le rapport de la Allied War Supplies Corporation, il s’agit des salaires les plus élevés autorisés par la Regional Labour Board.

Pour vérifier l’importance des salaires des ouvriers œuvrant à la fabrication de munitions, comparons-les à ceux attribués en 1942 aux ouvriers de la Miner qui travaillent à la fabrication des produits en caoutchouc dans différents ateliers.

  • Ouvriers de l’atelier mécanique (Machine shop), entre 38 et 55 cents l’heure;
  • Ouvriers de la coat bay, entre 25 et 36 cents l’heure;
  • Ouvriers du spreader, entre 32 et 36 cents l’heure;
  • Ouvriers lasters bay, entre 32 et 36 cents l’heure 3.

Cette comparaison indique que si le salaire des hommes travaillant à l’usine de munitions se situe nettement en haut de l’échelle, avec plus de 40 cents l’heure, celui des femmes s’avère assez semblable à celui payé dans l’usine de caoutchouc.

Notes sur les relations de travail

Durant la Deuxième Guerre mondiale, selon la législation canadienne sur les prix et les salaires : « Toute grève est interdite avant la fin d’une période obligatoire de conciliation. » 4 Malgré tout, de 1941 à 1944, le nombre annuel des débrayages est presque quatre fois plus élevé qu’au cours de la décennie précédente 5. L’année 1942 marque un sommet au Québec, avec 133 arrêts de travail. Par ailleurs, en 1943, le recrutement de main-d’œuvre féminine connaît des problèmes au sein des usines de munitions. 6 Mais à Granby, le manque de main-d’œuvre est généralisé.

Le 5 avril 1943, un ouvrier de l’usine de munitions de la Miner Rubber, Exhurie Ménard, incite les autres travailleurs à ralentir la production. Accusé d’avoir nui à l’effort de guerre, il est aussitôt renvoyé par la direction de l’usine et, après une enquête de la GRC, il est poursuivi en justice. Le procès se tient à Sweetsburgh (Cowansville) et le verdict est établi en faveur du travailleur.

Quelques mois plus tard, le 4 août 1943, les employés de l’atelier de presse (press room) arrêtent le travail, exigeant une augmentation de 5 cents l’heure. Ils retournent cependant aussitôt au travail, après avoir obtenu l’engagement de la direction de l’entreprise d’obtenir une augmentation de 2 cents dès le lendemain.

Robert Nahuet, archiviste à Bibliothèque et archives Canada



  1. Mario Gendron, Johanne Rochon, Richard Racine, Histoire de Granby, Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, 2001, p. 229-230. À la page 503, note 11, on peut lire aussi : « La production de guerre ayant parfois des exigences particulières, l’École des arts et métiers dispense, à partir de septembre 1943, des cours techniques pour les besoins des industries locales. Les cours sont offerts aux hommes et aux femmes non assujettis au service militaire. À ce propos, voir La Voix de l’Est du 3 février, 14 avril et 26 mai 1943. »

    carte de l’usine, alors à L’état de projet, sur laquelle on dénombre 45 bâtisses. (SHHY, fonds Miner Rubber)

    Partie de la carte de l’usine, alors à l’état de projet, sur laquelle on dénombre 45 bâtisses. (SHHY, fonds Miner Rubber)

  2. La SHHY possède une carte de l’usine, alors à l’état de projet, sur laquelle on dénombre 45 bâtisses; cependant, un rapport de la Allied War Supplies en identifie 52. Plan showing two inch smoke bomb plant – Miner Rubber Company Limited – Allied War Supply CorporationProject no. 45 Granby, Quebec. Granby, Quebec, June 10, 1942. Plan layout: by Ralph P.H. Allan. Relayed out by: Leon Desrochers, Civil Engineer, Quebec Land Surveyor.
  3. Source : Fonds de la Miner Rubber Company Limited, Pay Roll, Octobre 1942. Ledger A-91 (vérifié 20130703), Société d’histoire de la Haute-Yamaska.
  4. 150 ans de lutte. Histoire du mouvement ouvrier au Québec, 1925-1976. Montréal, CSN-CEQ, 1979, p. 103.
  5. idem
  6. The labour Gazette for the year 1943, vol. XLIII, Ottawa, Edmond Cloutier King’s Printer, 1944, p. 135.
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Centres commerciaux vs rue Principale

La rue Principale au début des années 1960. (Collection Jean-Guy Lussier)

© La rue Principale, au niveau de la rue Gill. (Collection Jean-Guy Lussier)

En progression constante depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la société de consommation atteint des sommets après 1960. Parmi les facteurs qui favorisent la croissance phénoménale du commerce au cours de la Révolution tranquille, on trouve l’augmentation du salaire hebdomadaire moyen, qui passe d’une soixantaine de dollars à près de quatre cents entre 1960 et 1984, et la croissance du travail féminin, deux éléments qui gonflent les revenus des ménages et augmentent d’autant leur pouvoir d’achat, surtout dans le contexte de la généralisation du crédit à la consommation. L’augmentation du nombre des commerces de détail de Granby reflète bien cette effervescence : de 398 en 1960, leur nombre grimpe à 908 en 1979, ce qui comprend 25 grands magasins et 3 centres commerciaux.

Au coin des rues Saint-Jacques et Principale (le bureau de poste devenu bibliothèque municipale sera démoli en 1973). (SHHY, fonds Jean-Paul Matton)

Au coin des rues Saint-Jacques et Principale (le bureau de poste, devenu bibliothèque municipale, sera démoli en 1973). (SHHY, fonds Jean-Paul Matton)

© L'animatrice de la vie commerciale

© La rue Principale au début des années 1960. (SHHY, Fonds Jean-Paul Matton)

La rue Principale

© Animatrice de la vie commerciale à Granby, à droite le restaurant Belval. (SHHY, fonds Jean-Paul Matton)

Avec la prolifération des centres commerciaux, qui passent de 55 à 223 au Québec entre 1961 et 1975, la société de consommation se donne des moyens à la mesure de ses ambitions. Entre 1964 et 1974, la construction des centres commerciaux Frontenac, Plaza et Les Galeries montre l’intérêt des consommateurs de Granby et de la région pour ce nouveau concept commercial d’origine américaine. Si cette innovation dans la manière de consommer s’attire les faveurs du grand public, elle n’est pas sans conséquence sur le destin de la rue Principale qui, jusque-là, était l’animatrice de la vie commerciale.

Le centre commercial Frontenac, boulevard Leclerc, lors de son ouverture, en octobre 1965. (SHHY, fonds Jean-Paul Matton)

© Ouverture du magasin Lasalle, du centre commercial Frontenac, boulevard Leclerc, lors de son ouverture, en octobre 1965. (SHHY, fonds Jean-Paul Matton)

En 1963, l’annonce de la construction du centre commercial Frontenac, sur le boulevard Leclerc, soulève l’opposition des marchands de la rue Principale qui appréhendent de perdre une partie de leur clientèle et de leur chiffre d’affaires. Leur acharnement convainc finalement les autorités municipales d’organiser un plébiscite sur la question. Malgré une faible participation au scrutin (19 %), le jugement des citoyens, dont les trois quarts favorisent le projet, apparaît sans équivoque. Inauguré en 1965, le premier « centre d’achats » de Granby s’apparente cependant davantage à un bout de rue commercial pourvu d’un stationnement qu’aux vastes complexes intérieurs qu’on connaîtra par la suite.

Le centre commercial Plaza est inauguré le 14 juin 1966. Le Plaza compte une douzaine de magasins, dont Woolco et Dominion. (SHHY, fonds Jean-Paul Matton)

Le centre commercial Plaza est inauguré le 14 juin 1966. (SHHY, fonds Jean-Paul Matton)

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Le Plaza compte une douzaine de magasins, dont Woolco et Dominion. (SHHY, fonds La Voix de l’Est, photo Mario Beauregard)

C’est en 1966, avec l’ouverture du Plaza, sur la rue Saint-Jacques, que Granby accueille son premier véritable centre commercial. Il permet aux consommateurs d’avoir accès à 13 commerces sous un même toit, à l’abri des intempéries ; à elle seule, Woolco, une entreprise américaine qui a choisi Granby pour s’implanter au Québec, engage une centaine d’employés. Lors de l’inauguration, le maire Paul-O Trépanier prévoit que « cet immense centre d’achats », ajouté aux autres établissements commerciaux de tous les coins de la ville, contribuera à faire de Granby le centre régional du magasinage.

Parce qu’ils sont établis à proximité du centre-ville, les deux premiers centres commerciaux de Granby n’affectent pas trop le flot des achats sur la rue Principale. Mais c’est le pire des scénarios qui se réalise en 1974 avec la construction, aux limites de la municipalité, des Galeries de Granby, un vaste complexe abritant une quarantaine de commerces. Stationnement spacieux, aires de repos, cinémas, magasins à grande surface et boutiques : tout est conçu pour séduire le consommateur, plus sensible qu’autrefois aux attraits de la nouveauté et du changement. Par ailleurs, les résidants des nouveaux développements domiciliaires de banlieue et des municipalités environnantes constituent une clientèle de choix pour les marchands des Galeries.

Les Galeries de Granby sont inaugurées le 27 mars 1974. (SHHY, fonds La Voix de l'Est, photo Michel Paquet)

© L’inauguration des Galeries de Granby a lieu en mars 1974. (SHHY, fonds La Voix de l’Est, photo Michel Paquet)

L’établissement d’un second pôle commercial aux frontières de Granby a donc de graves conséquences sur l’économie de la rue Principale ; bientôt, les Canadian Tire, Reithman’s, Zeller’s l’abandonnent un à un, si bien que des six magasins à rayons qu’elle comptait encore en 1965, il n’en reste plus qu’un en 1979. Dans le sillage du départ des grands commerces, de nombreux restaurants, marchés d’alimentation et boutiques cessent ou transfèrent ailleurs leurs activités. Plusieurs professionnels, entre autres des médecins, délaissent également le secteur de la rue Principale pour ouvrir des cliniques en périphérie. Ainsi, en moins de deux décennies, la rue Principale qui, hier encore, était au cœur de la vie commerçante et sociale de Granby, et où, tous les vendredis soirs et les samedis se rassemblaient en masse consommateurs et badauds, se trouve vidée de ses forces vives, laissant ses marchands désemparés face aux attitudes nouvelles de leur clientèle.

 Johanne Rochon, « Au rythme de la Révolution tranquille » dans Gendron Mario, Johanne Rochon et Richard Racine, Histoire de Granby, Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, pages 398-402.

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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De charbon et de fer, la Waterloo Iron Works, 1835-1920

La Waterloo Iron Works emploie une trentaine d’ouvriers, fondeurs, forgerons, mécaniciens, menuisiers et peintres, à qui elle verse, en 1870, un salaire annuel moyen de 300 $, soit 39 $ de plus que la rémunération des travailleurs de l’autre grande entreprise industrielle du village, la tannerie Shaw. The Eastern Townships Gazetteer & General Business Directory, Smith & Co, St. Johns, 1867, p. 30.

La Waterloo Iron Works emploie une trentaine d’ouvriers, fondeurs, forgerons, mécaniciens, menuisiers et peintres, à qui elle verse, en 1870, un salaire annuel moyen de 300 $, soit 39 $ de plus que la rémunération des travailleurs de l’autre grande entreprise industrielle du village, la tannerie Shaw. (Publicité du Eastern Townships Gazetteer & General Business Directory, Smith & Co, St. Johns, 1867, p. 30.

Mise sur pied par Charles Allen et Daniel Taylor en 1835, la Waterloo Iron Works détient la particularité d’avoir été la seule fonderie d’envergure de l’histoire de la Haute-Yamaska. Jusqu’à sa fermeture définitive, au début des années 1920, cette industrie a toujours occupé le même emplacement, dans la rue de la Fonderie (Allen), à proximité des premiers moulins. C’est autour de ce pôle de développement que, dans les commencements de Waterloo, s’agglomèrent résidences, boutiques et commerces.

Dès l’ouverture de leur entreprise, qu’ils incorporent sous la raison sociale de Allen, Taylor & Co, les partenaires se spécialisent dans la fabrication de poêles à bois et d’équipement agricole. Tandis que Taylor gère le magasin général, fondé en 1839, où l’on écoule une partie de la production industrielle, Allen, un homme de grands talents mécaniques, s’occupe principalement des travaux de forge et de fonderie. Lorsque les fils Taylor et Allen prennent la relève de leur père, respectivement en 1858 et 1861, la répartition familiale des tâches est maintenue.

Ce moulin à pulvériser l’écorce de pruche, fabriqué et mis en marché par la firme Allen, Taylor & Co. depuis le milieu des années 1870, est utilisé couramment dans les tanneries de la région. Waterloo Advertiser, 3 mars 1876.

Ce moulin à pulvériser l’écorce de pruche, fabriqué et mis en marché par la firme Allen, Taylor & Co. depuis le milieu des années 1870, est utilisé couramment dans les tanneries de la région. Waterloo Advertiser, 3 mars 1876.

Quelques semaines après l’arrivée du chemin de fer du Stanstead, Shefford & Chambly, en août 1861, la Waterloo Iron Works enclenche l’agrandissement de ses installations. En ouvrant des marchés jusque-là inaccessibles, le chemin de fer permet à l’entreprise de connaître une expansion considérable, d’augmenter sa production, d’embaucher dix travailleurs supplémentaires, portant leur nombre à 30, et d’élargir la gamme des instruments mécanisés destinée aux scieries, meuneries, tanneries, fromageries et autres industries. Les tanneries, par exemple, qu’on retrouve à Warden, Waterloo, Granby, Mawcook, Adamsville et Roxton Falls en 1875, sont de grandes consommatrices d’équipement industriel, comme ces bark mills, de gros appareils qui servent à broyer l’écorce de pruche, un élément essentiel au traitement des peaux. La Waterloo Iron Works fabrique aussi des roues à eau et toute la gamme des outils et des machines nécessaires aux moulins à scie, qui sont une centaine dans la grande région de Waterloo en 1871. Par ailleurs, l’essor rapide de l’agriculture au cours de la période encourage l’utilisation de plusieurs instruments aratoires composés totalement ou partiellement de pièces en fer : charrues, cultivateurs, houes, herses, râteaux à foin. Quant à la fabrication des poêles à bois et à charbon, une des spécialités de l’entreprise, elle croît en proportion de l’augmentation rapide de la population régionale qui, à Waterloo même, passe de 400 à 2 500 habitants entre 1860 et 1875. Parmi les différentes marques d’appareils de chauffage et de cuisson fabriquées par la Waterloo Iron Works, le Mammoth, conçu en 1862, porte bien son nom avec sa boîte à feu de 53 pouces (1,34 m) de longueur et son poids de 700 livres (317,5 kg). Des cuisinières à fourneau surélevé ou surbaissé sont aussi produites sous les marques The Lion of the North et The Young Canada, alors que les box-stoves The Prince of Wales et The Albert misent sur le prestige de la royauté britannique pour conquérir le marché. À Granby, c’est par l’entremise du commerce de A. B. Gilmour que sont vendus les poêles à bois et toute la production de la Waterloo Iron Works.

En septembre 1862, un an après le début des travaux d’agrandissements, la Waterloo Iron Works regroupe cinq bâtiments, serrés entre la rue de la Fonderie et la décharge du lac. Donnant sur la rue, un nouvel édifice de quatre étages se dresse : les deux premiers niveaux servent d’entrepôt pour les poêles et la machinerie et les étages supérieurs abritent l’atelier de ferblanterie, où sont produits des « vaisseaux » en fer blanc, des tuyaux et autres produits similaires sous la supervision de M. Kennedy, de Burlington, au Vermont. Derrière ce grand édifice, les entrepreneurs font aussi construire un moulin à carder la laine qui, quelque temps plus tard, est vendu à Jarvis Ellis, un entrepreneur de Waterloo. Un autre immeuble, d’une hauteur de trois étages, regroupe, au premier niveau, une boutique de forge avec marteau-pilon et, au deuxième, un atelier mécanique pour l’assemblage des scies circulaires, des planeurs à bois, de la machinerie pour moulins et manufactures et instruments aratoires, où on procède aussi au polissage des pièces de métal brut. M. Eastman, qui travaillait précédemment pour la compagnie Troy Iron Works, de New York, y dirige toutes les opérations. La menuiserie occupe le troisième étage de l’édifice. On y fabrique les moules destinés au métal en fusion ainsi que les pièces de bois pour les charrues et autres instruments agricoles ou industriels.

Installées dans un bâtiment percé de hautes cheminées, la fonderie et la chambre des moteurs constituent le cœur de la Waterloo Iron Works. La salle de fonte est divisée en deux parties. La première, nommée Brass Foundry, est réservée au travail des matériaux en bronze; on y trouve aussi une pierre à polir d’un poids de 1 600 livres (725,7 kg). Dans la deuxième partie, la Moulding Room, le fer en fusion est coulé dans des moules aux formes les plus diverses, selon qu’il s’agisse de fabriquer un poêle, une charrue, un moulin à écorce ou des ustensiles. D’une force nominale de 20 chevaux, la machine à vapeur, située dans un autre local, assure la mise en fonction des marteaux-pilons, soufflets, treuils et meules, parmi d’autres équipements de production. Pour alimenter le haut-fourneau, qui produit 200 à 300 tonnes de fonte par année, on a construit, le long de la rue de la Fonderie, un édifice de 120 pieds (36,6 m) pour entreposer le minerai, le charbon et le sable, l’étage supérieur abritant une vaste salle de démonstration.

Les installations  de la fonderie Allen, Taylor & Co rue de la Fonderie, en 1886. (Bird's eye view, Waterloo, 1881, auteur inconnu)

Les installations de la fonderie Allen, Taylor & Co, rue de la Fonderie, en 1881. (Wellge, Henry, extrait de Bird’s Eye View, Waterloo, 1881, J.J. Stoner, Madison, Wis.)

À l’été 1877, à la suite d’une nouvelle phase d’expansion amorcée en 1875, la Waterloo Iron Works est devenue un véritable complexe industriel qui emploie 40 travailleurs et compte 10 édifices, parmi lesquels une nouvelle fonderie et un atelier mécanique en brique pour la fabrication des machines en fonte et en laiton. À la fin du XIXe siècle, signe des temps, on ajoute les moteurs électriques à la gamme des produits de l’entreprise. Les installations de la Waterloo Iron Works conservent sensiblement cet aspect jusqu’à ce que Frank Edwin Taylor ferme et vende, en 1911, mettant ainsi fin à une expérience industrielle de plus de soixante-quinze ans.

Si on ignore les circonstances particulières qui ont conduit à la fermeture de la Waterloo Iron Works, on en trouve les raisons fondamentales dans l’évolution générale de l’économie industrielle nord-américaine, qui, selon l’historien Albert Faucher, dans une thèse qui a fait école, défavorise l’industrie sidérurgique québécoise. Ces raisons sont relatives à l’éloignement du Québec des sources d’approvisionnement en minerai de fer et en charbon et à la concurrence grandissante des régions du sud de l’Ontario et des Grands lacs, mieux situées à cet égard et, de surcroît, plus densément peuplées.

En 1914, contre toute attente, la Waterloo Iron Works est rachetée par Alfred Choinière et Frank B. Perkins, dans une transaction d’un peu plus de 5 000 $ qui comprend les « usines et toutes les autres bâtisses et améliorations, y compris toutes les machines fixées à perpétuelle demeure, courroies, arbres de couche, engins, bouilloires, outils, patrons. » Mais à la différence du temps de Allen, Taylor & Co, la production se limite désormais aux poêles, aux cuves, bouilloires et auges à foin. Après un sursaut d’activités alimenté par la production de guerre (1914-1918), l’entreprise ferme définitivement ses portes au début des années 1920.

Mario Gendron

©Société d’histoire de la Haute-Yamaska

Sources :

  • Mario Gendron, « Quelques données sur le développement économique de Waterloo (1875-1895) », Revue d’histoire du comté de Shefford, v.1, no 2 (2e trimestre 1980), p. 28-52.
  • Mario Gendron et Richard Racine, Waterloo, 125 ans d’histoire, Granby, Société d’histoire de Shefford, 1992, 123 p.
  • Cyrus Thomas, History of Shefford, Montréal, Lovell Printing & Publishing, 1877, 95 p.
  • Albert Faucher, Québec en Amérique au XIXe siècle, Montréal, Éditions Fides, 1973, p. 165-166.
  • Claude Blouin, « La mécanisation de l’agriculture entre 1830 et 1890 », Agriculture et colonisation au Québec, Montréal Boréal Express, 1980, p. 93-111.
  • The Advertiser, 25 septembre 1862.
  • Le Journal de Waterloo, 24 février 1898.
  • Recensement du Canada, 1871, bobines C-10073 et C-10074.
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Le hockey à Granby

© Société d'histoire de la Haute-Yamaska

Divertissement hivernal par excellence, le hockey est intimement associé à la vie granbyenne et régionale, et ce, depuis la fin du XIXe siècle. Jusqu’à l’installation d’une glace artificielle à l’aréna de la rue Court, en 1947, la pratique du sport est tributaire de la température. Mais lorsque les conditions le permettent, patins, bâtons et rondelles reprennent vite le chemin des patinoires et les soirées hivernales retrouvent leur animation. On joue pour l’équipe des Loisirs, dans la ligue Dépression ou des Manufactures, on applaudit les Maroons, les Vics ou les Bisons, on encense les héros locaux, les Fred Thurier et autre « Peanut » St-Onge : on vit son hockey et on traverse l’hiver tout à la fois.  M.G.

Auteurs: Marie-Christine Bonneau et Mario Gendron

 

Diaporama: Le hockey à Granby

 

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Sur les traces du père Noël!

Carte de Noël datant de 1885

Carte de Noël datant de 1885. (Fonds Mabel Chambers, SHHY)

En région, la première mention concernant le père Noël remonte à 1862. Il s’agit d’une publicité du magasin H. G. Frost, de Granby, parue dans la Eastern Townships Gazette, qui claironne en grosses lettres « Santa Claus is coming » et qui convie les consommateurs  à se procurer des jouets pour les enfants en prévision de Noël et du jour de l’An. Le commerce propose aussi des pommes pour glisser dans les bas ou les souliers de Noël, comme c’est la coutume de le faire dans les familles moins fortunées.

Commencée modestement, la carrière du père Noël prend son envol avec la commercialisation du temps des Fêtes. Au début du XXe siècle, cédant au vent de renouveau qui emporte la période, son image se modernise, comme le montre une publicité de décembre 1912 où on le voit, sans son traîneau et sans ses rennes, au volant d’une automobile décapotable chargée de cadeaux en route vers son quartier général de Granby, le magasin W. D. Bradford. « Cette année, soyez un père Noël à la mode », dit le slogan publicitaire.

Mais les salaires faméliques que l’on verse dans les usines de Granby et les années noires de la crise économique de 1929 entravent la mission du bon vieillard. Il faut attendre l’amélioration des conditions salariales et l’arrivée des commerces à grandes surfaces, après la Deuxième Guerre mondiale, pour que s’allonge la liste des cadeaux qu’il distribue. Chaque année, désormais, la parade du père Noël, qui aboutit toujours dans l’un ou l’autre des grands magasins de la rue Principale, Woolworth, United, Greenberg ou Zeller’s, attire des foules immenses et rappelle l’inexorable marche vers la société de consommation.

Mario Gendron

Joyeux Noël et Bonne Année 2014 de la part du conseil d’administration et du personnel de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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CHEF 1450, animateur de la vie culturelle

C’est en mars 1946 que l’indicatif « Ici CHEF Granby, un des postes de la radio française du Québec » est entendu pour la première fois en région.  Jusqu’à l’introduction massive de la télévision dans les foyers, au milieu des années 1950, la radio granbyenne sera à l’image de l’effervescence qui caractérise l’après-guerre : dynamique, frondeuse, originale, tournée vers le monde tout en demeurant bien ancrée dans le terrain régional. L’intérêt de la radio locale pour la culture des gens d’ici est d’autant plus à-propos que les résidants des campagnes pourront, eux aussi, capter la « voix progressive des Cantons-de-l’Est » grâce à l’électrification rurale, débutée en 1945.

La discothèque du poste CHEF

© La discothèque du poste CHEF révèle les goûts musicaux des auditeurs. En 1956, sur plus de 15 000 disques 78 tours qu’on y retrouve, 200 sont consacrés aux œuvres classiques, 2 000 à la musique semi-classique, 9 000 aux succès américains et 4 000 aux chansons d’expression française, mais 500 seulement à la musique populaire canadienne. Maurice Dubois, Wilfrid Lemoyne et Jean-Pierre Comeau dans la discothèque de CHEF. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY. Photo : Studio Granby, ca 1948)

Après avoir vécu un quart de siècle sous la tutelle radiophonique des postes montréalais — CKAC ouvre en 1922 —, CHEF se révèle un lieu d’expérimentation extraordinaire pour les jeunes d’après-guerre remplis d’ambition. Du reste, pour ceux qui fourbissent leurs armes dans le domaine des arts et de l’animation, les occasions de se mettre en valeur ne manquent pas. Jean-Pierre Comeau, par exemple, qui travaille au poste depuis son ouverture jusqu’en 1949, y exerce les fonctions de chanteur, comédien, discothécaire, réalisateur et annonceur; il en va de même pour plusieurs artisans de la radio locale. C’est grâce à eux, à la force de leurs idées et à leurs initiatives originales, si CHEF a pu échapper l’influence uniformisante des façons de faire montréalaises. D’un autre côté, qui peut présumer ce qu’auraient été les carrières de Wilfrid Lemoyne, de Marie et Marcelle Racine, de Roger Matton et de combien d’autres sans la poussée de départ de la radio granbyenne ?

Selon une étude réalisée en 1949, c’est la musique sous toutes ses formes qui domine la programmation de CHEF, accaparant 60 % du temps d’antenne. L’éventail des genres recouvre une vingtaine d’émissions quotidienne d’une durée de 10 minutes à une heure consacrées à la musique militaire, aux airs semi-classiques, à la chansonnette française, au bal musette, à la comédie musicale, à la musique symphonique, au swing, aux chansonniers, aux music hall et aux concerts. CHEF conclut sa journée avec la Tournée des cabarets dansants et, tous les samedis soirs, le poste diffuse en direct de la musique de danse de l’un des grills de Granby ou de la région.

Pierrette Lafleur

© Tout au long de sa carrière, Pierrette Lafleur, sans doute la voix la plus familière de l’histoire de CHEF, agira comme journaliste et intervieweuse, faisant mieux connaître à ses auditeurs des artistes aussi prestigieux qu’Édith Piaf, Fernandel et Mathé Altéry. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY)

Au cours des années 1950, l’émission la plus écoutée du poste granbyen est Musique de chez nous qui, tous les dimanches de midi à 14 h 30, diffuse des airs choisis par le public et transmet des souhaits de santé, de bon anniversaire et des messages amicaux. Avec le Club 1450, CHEF cherche à rejoindre un public plus jeune en diffusant quotidiennement du be bop et du swing américains. Lorsque la télévision lui arrache une partie de son auditoire, le Club 1450 se transforme en réplique radiophonique de la populaire émission télévisée Le club des autographes; chaque semaine, CHEF y invite la jeunesse à « danser et s’amuser dans une ambiance saine, enthousiaste, tout ce qu’il y de plus “métroplole” ».

Roger Matton

Roger Matton, en compagnie du contre bassiste Roger Martel et du guitariste Réal Charland, anime La Caravane musicale, diffusée quotidiennement à CHEF. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY, 1947)

CHEF fut une véritable pépinière pour les artistes locaux de tous les domaines, qu’ils soient musiciens, chanteurs, hommes ou femmes de théâtre. Ayant à cœur l’éclosion de leurs talents, la radio met successivement en ondes Nos vedettes locales, La parade des amateurs et Nos talents en revue, des émissions qui rediffusent les concours d’amateurs qui se déroulent chaque semaine au parc Miner depuis 1942; Sur le boulevard de la chanson, La caravane musicale Miner Rubber et L’heure municipale servent aussi à la démonstration des aptitudes locales. En 1948, un grand concours de popularité organisé par CHEF à l’intention des amateurs les fait mieux connaître. Parmi les 21 femmes compétitrices, on retrouve surtout des chanteuses populaires et classiques, des pianistes et des accordéonistes, tandis que chez les hommes, 20 en tout, le talent s’exprime par le chant classique et la musique country-western, la guitare et le violon.

D’un point de vue créatif, l’apport le plus original de CHEF fut sans doute la mise en ondes d’un radio-théâtre hebdomadaire, diffusé de 1947 à 1952. Au départ, les comédiens de CHEF y jouent des textes comiques ou dramatiques écrits par des auteurs de Montréal ou d’ailleurs, mais on leur préfère bientôt des créations locales, notamment celles du jeune poète Wilfrid Lemoyne. Sous le nom de la Troupe aux étoiles, le petit groupe d’artistes se spécialise dans des drames et des comédies en un acte. En plus d’une diffusion hebdomadaire qui, fait rare, se prolonge cinq ans, la troupe produit parfois des émissions théâtrales spéciales, comme à Noël ou à Pâques. L’instabilité du personnel tout autant que la menace télévisuelle interrompt l’expérience en 1952.

Comédiens du radio-théâtre à CHEF

© Comédiens du radio-théâtre hebdomadaire présenté sur les ondes de CHEF. De gauche à droite : Jean Riendeau, René Lachapelle, Thérèse Fournier, Jean Daviau, Wilfrid Lemoyne, Pierrette Robichaud-Lafleur, Jean-Pierre Comeau et Pierre Boutet, en 1947. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY)

Avant la création de CHEF, la vie culturelle régionale se trouvait limitée dans son développement par l’absence de moyens de communication modernes et efficaces. En ce sens, le poste de radio local aura été un phare dans la nécessaire recherche d’une identité régionale. Quant à la joie de vivre et à la liberté d’expression qui emportent le personnel de CHEF au cours des premières années d’existence du poste, elles laissent à penser que la « grande noirceur » qui a caractérisé le règne de Maurice Duplessis et de l’Union nationale laissait tout de même filtrer un peu de lumière.

Mario Gendron

©Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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Le manoir Maplewood, un regard du XIXe siècle

Gravure | Maplewood, Waterloo | M930.50.8.294

Gravure Maplewood, Waterloo John Henry Walker (1831-1899) 1850-1885, 19e siècle Encre sur papier - Gravure sur bois 7 x 11.6 cm Don de Mr. David Ross McCord M930.50.8.294 © Musée McCord

Le projet de la Ville de Waterloo de citer comme bien patrimonial le manoir/couvent Maplewood a soulevé l’intérêt du grand public et de la presse. Or ce n’est pas d’hier que les journaux s’intéressent au célèbre édifice, comme les deux articles qui suivent en témoignent. Le premier est publié dans le Waterloo Advertiser du 28 septembre 1865, à l’occasion de la fin des travaux de construction du manoir Foster; le deuxième paraît dans Le monde illustré, édition du 15 septembre 1894, soit une douzaine d’années après que la communauté des sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie ait acquis la somptueuse demeure et l’ait transformée en couvent.

Waterloo Advertiser, 28 septembre 1865

Nous avons récemment eu le plaisir de visiter le somptueux manoir dont le colonel Foster a débuté la construction, il y a quelques années, dans les bosquets près du dépôt de la gare de Waterloo. Cette construction a souvent été décrite dans les colonnes de notre journal et plusieurs en connaissent son apparence, son splendide emplacement et ses alentours élégants. Toutefois, ceux qui n’ont pas pu en observer l’intérieur, la maîtrise incomparable réalisée dans la menuiserie, le plâtrage des plafonds et la peinture, ne peuvent avoir qu’une infime idée du faste de la finition. La conception des dépendances est une merveille d’originalité et la finesse de la construction est tout à l’honneur de l’entrepreneur engagé par le colonel Foster, P. Lambkin.

Maintenant que la maison est presque terminée, que le son de la scie et du marteau a disparu, il ne reste que la touche de finition portée par la main habile et l’œil fin du peintre. La bibliothèque, entre autres, avec ses teintes sombres et opaques, doit ainsi sa magnificence à l’habileté de son peintre, monsieur Metcalfe. Ce dernier a su démontrer son immense talent dans ses techniques de grainage et de peinture, un savoir-faire qui se distingue dans toute la province. Quant aux travaux de menuiserie, ils ont été réalisés sous la supervision de monsieur  Lambkin, dont la renommée comme artisan de première classe n’est plus à faire : il nous serait d’ailleurs difficile de décrire la perfection avec laquelle il a réalisé ce projet. En plus d’être une fierté pour son propriétaire, ce bâtiment sera également une fierté pour tous les gens de Waterloo, et sera pour toujours le témoignage de l’audace du colonel Foster et du talent de monsieur Lambkin.

La planification et l’aménagement des commodités ne sont pas en reste dans ce projet de construction. L’eau est amenée à la maison par l’intermédiaire d’une pompe foulante et disponible dans presque toutes les pièces. Le circuit est aménagé de sorte qu’en cas d’incendie, il suffirait de quelques minutes pour submerger la bâtisse. De remarquables installations assurent également le chauffage à la vapeur de la maison et son éclairage au gaz.

Il va sans dire que nous croyons sans hésitation les connaisseurs qui affirment que la résidence du colonel Foster dépasse à tous points de vue ce qui existe dans les Cantons de l’Est, et même dans le reste du Canada. » (Traduction MCB)

Le monde illustré, 15 septembre 1894

Le couvent de Maple Wood, dont nous donnons aujourd’hui une vue, est agréablement situé sur le penchant d’une colline et à demi caché dans le feuillage d’un bosquet enchanteur, présente le plus charmant coup d’œil. Sa structure imposante, ses charmilles, ses sombres masses de rochers couverts de mousse et de verdure, ses larges allées de gravier aux contours gracieux, son jardin potager, sa source et sa fontaine aux eaux limpides et rafraîchissantes, font l’admiration de tous les étrangers qui visitent Waterloo.

Le bois d’érables qui l’entoure n’est pas artistique, c’est une petite forêt avec cet air sauvage qui charme, où sont étalés des pierres mousseuses, un gazon verdoyant au joli relief de fougère et où fleurs, plantes et arbrisseaux croissent et s’entrelacent avec cette spontanéité qui caractérise la nature.

À l’intérieur du couvent, le goût et le confort se disputent la première place. On y respire à l’aise dans ses beaux corridors ou l’œil contemple un panorama aussi varié que pittoresque qui se déroule jusqu’à l’horizon.

Ce pensionnat, dirigé par les Révérendes Sœurs du S. S. Noms de Jésus et de Marie, offre aux jeunes filles les plus précieux avantages tant sous le rapport de la santé que sous celui d’une éducation solide, utile et soignée. Le cours d’étude est suivi dans les deux langues. Rien n’est omis pour favoriser l’avancement des élèves dans les sciences ainsi que dans la pratique de la vertu.

Le voyage à Waterloo est des plus faciles : la station de Vermont Central est tout près du couvent et celle du Pacifique Canadien en est à quelques minutes de marche seulement.

Asa Belknap Foster, Waterloo et le couvent Maplewood

 

Jeunes étudiantes dans l'érablière du couvent, en 1928. (Fonds R. Parisien, SHHY)

Vers 1925, élèves dans les jardins de Maplewood. (Fonds R. Parisien, SHHY)

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Quel avenir pour la Stanley ?

Le Comité d’aide à la conservation de la Stanley présentera, le mercredi 9 octobre à 19 h, les résultats d’études réalisées dans le cadre du Pacte rural pour redonner vie à l’édifice et préserver notre patrimoine. La Société d’histoire de la Haute-Yamaska participe à l’événement et notre historien, Mario Gendron, présentera une brève allocution sur l’importance de  la Stanley dans le développement économique et social de Roxton Pond.

Vous trouverez, ci-joint, le programme de la soirée.

Stanley

Article de La Voix de l’Est publié le 10 octobre 2013:  Plusieurs avenues envisagées pour revitaliser l’usine Stanley

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