De charbon et de fer, la Waterloo Iron Works, 1835-1920

La Waterloo Iron Works emploie une trentaine d’ouvriers, fondeurs, forgerons, mécaniciens, menuisiers et peintres, à qui elle verse, en 1870, un salaire annuel moyen de 300 $, soit 39 $ de plus que la rémunération des travailleurs de l’autre grande entreprise industrielle du village, la tannerie Shaw. The Eastern Townships Gazetteer & General Business Directory, Smith & Co, St. Johns, 1867, p. 30.

La Waterloo Iron Works emploie une trentaine d’ouvriers, fondeurs, forgerons, mécaniciens, menuisiers et peintres, à qui elle verse, en 1870, un salaire annuel moyen de 300 $, soit 39 $ de plus que la rémunération des travailleurs de l’autre grande entreprise industrielle du village, la tannerie Shaw. (Publicité du Eastern Townships Gazetteer & General Business Directory, Smith & Co, St. Johns, 1867, p. 30.

Mise sur pied par Charles Allen et Daniel Taylor en 1835, la Waterloo Iron Works détient la particularité d’avoir été la seule fonderie d’envergure de l’histoire de la Haute-Yamaska. Jusqu’à sa fermeture définitive, au début des années 1920, cette industrie a toujours occupé le même emplacement, dans la rue de la Fonderie (Allen), à proximité des premiers moulins. C’est autour de ce pôle de développement que, dans les commencements de Waterloo, s’agglomèrent résidences, boutiques et commerces.

Dès l’ouverture de leur entreprise, qu’ils incorporent sous la raison sociale de Allen, Taylor & Co, les partenaires se spécialisent dans la fabrication de poêles à bois et d’équipement agricole. Tandis que Taylor gère le magasin général, fondé en 1839, où l’on écoule une partie de la production industrielle, Allen, un homme de grands talents mécaniques, s’occupe principalement des travaux de forge et de fonderie. Lorsque les fils Taylor et Allen prennent la relève de leur père, respectivement en 1858 et 1861, la répartition familiale des tâches est maintenue.

Ce moulin à pulvériser l’écorce de pruche, fabriqué et mis en marché par la firme Allen, Taylor & Co. depuis le milieu des années 1870, est utilisé couramment dans les tanneries de la région. Waterloo Advertiser, 3 mars 1876.

Ce moulin à pulvériser l’écorce de pruche, fabriqué et mis en marché par la firme Allen, Taylor & Co. depuis le milieu des années 1870, est utilisé couramment dans les tanneries de la région. Waterloo Advertiser, 3 mars 1876.

Quelques semaines après l’arrivée du chemin de fer du Stanstead, Shefford & Chambly, en août 1861, la Waterloo Iron Works enclenche l’agrandissement de ses installations. En ouvrant des marchés jusque-là inaccessibles, le chemin de fer permet à l’entreprise de connaître une expansion considérable, d’augmenter sa production, d’embaucher dix travailleurs supplémentaires, portant leur nombre à 30, et d’élargir la gamme des instruments mécanisés destinée aux scieries, meuneries, tanneries, fromageries et autres industries. Les tanneries, par exemple, qu’on retrouve à Warden, Waterloo, Granby, Mawcook, Adamsville et Roxton Falls en 1875, sont de grandes consommatrices d’équipement industriel, comme ces bark mills, de gros appareils qui servent à broyer l’écorce de pruche, un élément essentiel au traitement des peaux. La Waterloo Iron Works fabrique aussi des roues à eau et toute la gamme des outils et des machines nécessaires aux moulins à scie, qui sont une centaine dans la grande région de Waterloo en 1871. Par ailleurs, l’essor rapide de l’agriculture au cours de la période encourage l’utilisation de plusieurs instruments aratoires composés totalement ou partiellement de pièces en fer : charrues, cultivateurs, houes, herses, râteaux à foin. Quant à la fabrication des poêles à bois et à charbon, une des spécialités de l’entreprise, elle croît en proportion de l’augmentation rapide de la population régionale qui, à Waterloo même, passe de 400 à 2 500 habitants entre 1860 et 1875. Parmi les différentes marques d’appareils de chauffage et de cuisson fabriquées par la Waterloo Iron Works, le Mammoth, conçu en 1862, porte bien son nom avec sa boîte à feu de 53 pouces (1,34 m) de longueur et son poids de 700 livres (317,5 kg). Des cuisinières à fourneau surélevé ou surbaissé sont aussi produites sous les marques The Lion of the North et The Young Canada, alors que les box-stoves The Prince of Wales et The Albert misent sur le prestige de la royauté britannique pour conquérir le marché. À Granby, c’est par l’entremise du commerce de A. B. Gilmour que sont vendus les poêles à bois et toute la production de la Waterloo Iron Works.

En septembre 1862, un an après le début des travaux d’agrandissements, la Waterloo Iron Works regroupe cinq bâtiments, serrés entre la rue de la Fonderie et la décharge du lac. Donnant sur la rue, un nouvel édifice de quatre étages se dresse : les deux premiers niveaux servent d’entrepôt pour les poêles et la machinerie et les étages supérieurs abritent l’atelier de ferblanterie, où sont produits des « vaisseaux » en fer blanc, des tuyaux et autres produits similaires sous la supervision de M. Kennedy, de Burlington, au Vermont. Derrière ce grand édifice, les entrepreneurs font aussi construire un moulin à carder la laine qui, quelque temps plus tard, est vendu à Jarvis Ellis, un entrepreneur de Waterloo. Un autre immeuble, d’une hauteur de trois étages, regroupe, au premier niveau, une boutique de forge avec marteau-pilon et, au deuxième, un atelier mécanique pour l’assemblage des scies circulaires, des planeurs à bois, de la machinerie pour moulins et manufactures et instruments aratoires, où on procède aussi au polissage des pièces de métal brut. M. Eastman, qui travaillait précédemment pour la compagnie Troy Iron Works, de New York, y dirige toutes les opérations. La menuiserie occupe le troisième étage de l’édifice. On y fabrique les moules destinés au métal en fusion ainsi que les pièces de bois pour les charrues et autres instruments agricoles ou industriels.

Installées dans un bâtiment percé de hautes cheminées, la fonderie et la chambre des moteurs constituent le cœur de la Waterloo Iron Works. La salle de fonte est divisée en deux parties. La première, nommée Brass Foundry, est réservée au travail des matériaux en bronze; on y trouve aussi une pierre à polir d’un poids de 1 600 livres (725,7 kg). Dans la deuxième partie, la Moulding Room, le fer en fusion est coulé dans des moules aux formes les plus diverses, selon qu’il s’agisse de fabriquer un poêle, une charrue, un moulin à écorce ou des ustensiles. D’une force nominale de 20 chevaux, la machine à vapeur, située dans un autre local, assure la mise en fonction des marteaux-pilons, soufflets, treuils et meules, parmi d’autres équipements de production. Pour alimenter le haut-fourneau, qui produit 200 à 300 tonnes de fonte par année, on a construit, le long de la rue de la Fonderie, un édifice de 120 pieds (36,6 m) pour entreposer le minerai, le charbon et le sable, l’étage supérieur abritant une vaste salle de démonstration.

Les installations  de la fonderie Allen, Taylor & Co rue de la Fonderie, en 1886. (Bird's eye view, Waterloo, 1881, auteur inconnu)

Les installations de la fonderie Allen, Taylor & Co, rue de la Fonderie, en 1881. (Wellge, Henry, extrait de Bird’s Eye View, Waterloo, 1881, J.J. Stoner, Madison, Wis.)

À l’été 1877, à la suite d’une nouvelle phase d’expansion amorcée en 1875, la Waterloo Iron Works est devenue un véritable complexe industriel qui emploie 40 travailleurs et compte 10 édifices, parmi lesquels une nouvelle fonderie et un atelier mécanique en brique pour la fabrication des machines en fonte et en laiton. À la fin du XIXe siècle, signe des temps, on ajoute les moteurs électriques à la gamme des produits de l’entreprise. Les installations de la Waterloo Iron Works conservent sensiblement cet aspect jusqu’à ce que Frank Edwin Taylor ferme et vende, en 1911, mettant ainsi fin à une expérience industrielle de plus de soixante-quinze ans.

Si on ignore les circonstances particulières qui ont conduit à la fermeture de la Waterloo Iron Works, on en trouve les raisons fondamentales dans l’évolution générale de l’économie industrielle nord-américaine, qui, selon l’historien Albert Faucher, dans une thèse qui a fait école, défavorise l’industrie sidérurgique québécoise. Ces raisons sont relatives à l’éloignement du Québec des sources d’approvisionnement en minerai de fer et en charbon et à la concurrence grandissante des régions du sud de l’Ontario et des Grands lacs, mieux situées à cet égard et, de surcroît, plus densément peuplées.

En 1914, contre toute attente, la Waterloo Iron Works est rachetée par Alfred Choinière et Frank B. Perkins, dans une transaction d’un peu plus de 5 000 $ qui comprend les « usines et toutes les autres bâtisses et améliorations, y compris toutes les machines fixées à perpétuelle demeure, courroies, arbres de couche, engins, bouilloires, outils, patrons. » Mais à la différence du temps de Allen, Taylor & Co, la production se limite désormais aux poêles, aux cuves, bouilloires et auges à foin. Après un sursaut d’activités alimenté par la production de guerre (1914-1918), l’entreprise ferme définitivement ses portes au début des années 1920.

Mario Gendron

©Société d’histoire de la Haute-Yamaska

Sources :

  • Mario Gendron, « Quelques données sur le développement économique de Waterloo (1875-1895) », Revue d’histoire du comté de Shefford, v.1, no 2 (2e trimestre 1980), p. 28-52.
  • Mario Gendron et Richard Racine, Waterloo, 125 ans d’histoire, Granby, Société d’histoire de Shefford, 1992, 123 p.
  • Cyrus Thomas, History of Shefford, Montréal, Lovell Printing & Publishing, 1877, 95 p.
  • Albert Faucher, Québec en Amérique au XIXe siècle, Montréal, Éditions Fides, 1973, p. 165-166.
  • Claude Blouin, « La mécanisation de l’agriculture entre 1830 et 1890 », Agriculture et colonisation au Québec, Montréal Boréal Express, 1980, p. 93-111.
  • The Advertiser, 25 septembre 1862.
  • Le Journal de Waterloo, 24 février 1898.
  • Recensement du Canada, 1871, bobines C-10073 et C-10074.
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Le hockey à Granby

© Société d'histoire de la Haute-Yamaska

Divertissement hivernal par excellence, le hockey est intimement associé à la vie granbyenne et régionale, et ce, depuis la fin du XIXe siècle. Jusqu’à l’installation d’une glace artificielle à l’aréna de la rue Court, en 1947, la pratique du sport est tributaire de la température. Mais lorsque les conditions le permettent, patins, bâtons et rondelles reprennent vite le chemin des patinoires et les soirées hivernales retrouvent leur animation. On joue pour l’équipe des Loisirs, dans la ligue Dépression ou des Manufactures, on applaudit les Maroons, les Vics ou les Bisons, on encense les héros locaux, les Fred Thurier et autre « Peanut » St-Onge : on vit son hockey et on traverse l’hiver tout à la fois.  M.G.

Auteurs: Marie-Christine Bonneau et Mario Gendron

 

Diaporama: Le hockey à Granby

 

Sans téléchargement


 

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Sur les traces du père Noël!

Carte de Noël datant de 1885

Carte de Noël datant de 1885. (Fonds Mabel Chambers, SHHY)

En région, la première mention concernant le père Noël remonte à 1862. Il s’agit d’une publicité du magasin H. G. Frost, de Granby, parue dans la Eastern Townships Gazette, qui claironne en grosses lettres « Santa Claus is coming » et qui convie les consommateurs  à se procurer des jouets pour les enfants en prévision de Noël et du jour de l’An. Le commerce propose aussi des pommes pour glisser dans les bas ou les souliers de Noël, comme c’est la coutume de le faire dans les familles moins fortunées.

Commencée modestement, la carrière du père Noël prend son envol avec la commercialisation du temps des Fêtes. Au début du XXe siècle, cédant au vent de renouveau qui emporte la période, son image se modernise, comme le montre une publicité de décembre 1912 où on le voit, sans son traîneau et sans ses rennes, au volant d’une automobile décapotable chargée de cadeaux en route vers son quartier général de Granby, le magasin W. D. Bradford. « Cette année, soyez un père Noël à la mode », dit le slogan publicitaire.

Mais les salaires faméliques que l’on verse dans les usines de Granby et les années noires de la crise économique de 1929 entravent la mission du bon vieillard. Il faut attendre l’amélioration des conditions salariales et l’arrivée des commerces à grandes surfaces, après la Deuxième Guerre mondiale, pour que s’allonge la liste des cadeaux qu’il distribue. Chaque année, désormais, la parade du père Noël, qui aboutit toujours dans l’un ou l’autre des grands magasins de la rue Principale, Woolworth, United, Greenberg ou Zeller’s, attire des foules immenses et rappelle l’inexorable marche vers la société de consommation.

Mario Gendron

Joyeux Noël et Bonne Année 2014 de la part du conseil d’administration et du personnel de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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CHEF 1450, animateur de la vie culturelle

C’est en mars 1946 que l’indicatif « Ici CHEF Granby, un des postes de la radio française du Québec » est entendu pour la première fois en région.  Jusqu’à l’introduction massive de la télévision dans les foyers, au milieu des années 1950, la radio granbyenne sera à l’image de l’effervescence qui caractérise l’après-guerre : dynamique, frondeuse, originale, tournée vers le monde tout en demeurant bien ancrée dans le terrain régional. L’intérêt de la radio locale pour la culture des gens d’ici est d’autant plus à-propos que les résidants des campagnes pourront, eux aussi, capter la « voix progressive des Cantons-de-l’Est » grâce à l’électrification rurale, débutée en 1945.

La discothèque du poste CHEF

© La discothèque du poste CHEF révèle les goûts musicaux des auditeurs. En 1956, sur plus de 15 000 disques 78 tours qu’on y retrouve, 200 sont consacrés aux œuvres classiques, 2 000 à la musique semi-classique, 9 000 aux succès américains et 4 000 aux chansons d’expression française, mais 500 seulement à la musique populaire canadienne. Maurice Dubois, Wilfrid Lemoyne et Jean-Pierre Comeau dans la discothèque de CHEF. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY. Photo : Studio Granby, ca 1948)

Après avoir vécu un quart de siècle sous la tutelle radiophonique des postes montréalais — CKAC ouvre en 1922 —, CHEF se révèle un lieu d’expérimentation extraordinaire pour les jeunes d’après-guerre remplis d’ambition. Du reste, pour ceux qui fourbissent leurs armes dans le domaine des arts et de l’animation, les occasions de se mettre en valeur ne manquent pas. Jean-Pierre Comeau, par exemple, qui travaille au poste depuis son ouverture jusqu’en 1949, y exerce les fonctions de chanteur, comédien, discothécaire, réalisateur et annonceur; il en va de même pour plusieurs artisans de la radio locale. C’est grâce à eux, à la force de leurs idées et à leurs initiatives originales, si CHEF a pu échapper l’influence uniformisante des façons de faire montréalaises. D’un autre côté, qui peut présumer ce qu’auraient été les carrières de Wilfrid Lemoyne, de Marie et Marcelle Racine, de Roger Matton et de combien d’autres sans la poussée de départ de la radio granbyenne ?

Selon une étude réalisée en 1949, c’est la musique sous toutes ses formes qui domine la programmation de CHEF, accaparant 60 % du temps d’antenne. L’éventail des genres recouvre une vingtaine d’émissions quotidienne d’une durée de 10 minutes à une heure consacrées à la musique militaire, aux airs semi-classiques, à la chansonnette française, au bal musette, à la comédie musicale, à la musique symphonique, au swing, aux chansonniers, aux music hall et aux concerts. CHEF conclut sa journée avec la Tournée des cabarets dansants et, tous les samedis soirs, le poste diffuse en direct de la musique de danse de l’un des grills de Granby ou de la région.

Pierrette Lafleur

© Tout au long de sa carrière, Pierrette Lafleur, sans doute la voix la plus familière de l’histoire de CHEF, agira comme journaliste et intervieweuse, faisant mieux connaître à ses auditeurs des artistes aussi prestigieux qu’Édith Piaf, Fernandel et Mathé Altéry. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY)

Au cours des années 1950, l’émission la plus écoutée du poste granbyen est Musique de chez nous qui, tous les dimanches de midi à 14 h 30, diffuse des airs choisis par le public et transmet des souhaits de santé, de bon anniversaire et des messages amicaux. Avec le Club 1450, CHEF cherche à rejoindre un public plus jeune en diffusant quotidiennement du be bop et du swing américains. Lorsque la télévision lui arrache une partie de son auditoire, le Club 1450 se transforme en réplique radiophonique de la populaire émission télévisée Le club des autographes; chaque semaine, CHEF y invite la jeunesse à « danser et s’amuser dans une ambiance saine, enthousiaste, tout ce qu’il y de plus “métroplole” ».

Roger Matton

Roger Matton, en compagnie du contre bassiste Roger Martel et du guitariste Réal Charland, anime La Caravane musicale, diffusée quotidiennement à CHEF. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY, 1947)

CHEF fut une véritable pépinière pour les artistes locaux de tous les domaines, qu’ils soient musiciens, chanteurs, hommes ou femmes de théâtre. Ayant à cœur l’éclosion de leurs talents, la radio met successivement en ondes Nos vedettes locales, La parade des amateurs et Nos talents en revue, des émissions qui rediffusent les concours d’amateurs qui se déroulent chaque semaine au parc Miner depuis 1942; Sur le boulevard de la chanson, La caravane musicale Miner Rubber et L’heure municipale servent aussi à la démonstration des aptitudes locales. En 1948, un grand concours de popularité organisé par CHEF à l’intention des amateurs les fait mieux connaître. Parmi les 21 femmes compétitrices, on retrouve surtout des chanteuses populaires et classiques, des pianistes et des accordéonistes, tandis que chez les hommes, 20 en tout, le talent s’exprime par le chant classique et la musique country-western, la guitare et le violon.

D’un point de vue créatif, l’apport le plus original de CHEF fut sans doute la mise en ondes d’un radio-théâtre hebdomadaire, diffusé de 1947 à 1952. Au départ, les comédiens de CHEF y jouent des textes comiques ou dramatiques écrits par des auteurs de Montréal ou d’ailleurs, mais on leur préfère bientôt des créations locales, notamment celles du jeune poète Wilfrid Lemoyne. Sous le nom de la Troupe aux étoiles, le petit groupe d’artistes se spécialise dans des drames et des comédies en un acte. En plus d’une diffusion hebdomadaire qui, fait rare, se prolonge cinq ans, la troupe produit parfois des émissions théâtrales spéciales, comme à Noël ou à Pâques. L’instabilité du personnel tout autant que la menace télévisuelle interrompt l’expérience en 1952.

Comédiens du radio-théâtre à CHEF

© Comédiens du radio-théâtre hebdomadaire présenté sur les ondes de CHEF. De gauche à droite : Jean Riendeau, René Lachapelle, Thérèse Fournier, Jean Daviau, Wilfrid Lemoyne, Pierrette Robichaud-Lafleur, Jean-Pierre Comeau et Pierre Boutet, en 1947. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY)

Avant la création de CHEF, la vie culturelle régionale se trouvait limitée dans son développement par l’absence de moyens de communication modernes et efficaces. En ce sens, le poste de radio local aura été un phare dans la nécessaire recherche d’une identité régionale. Quant à la joie de vivre et à la liberté d’expression qui emportent le personnel de CHEF au cours des premières années d’existence du poste, elles laissent à penser que la « grande noirceur » qui a caractérisé le règne de Maurice Duplessis et de l’Union nationale laissait tout de même filtrer un peu de lumière.

Mario Gendron

©Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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Le manoir Maplewood, un regard du XIXe siècle

Gravure | Maplewood, Waterloo | M930.50.8.294

Gravure Maplewood, Waterloo John Henry Walker (1831-1899) 1850-1885, 19e siècle Encre sur papier - Gravure sur bois 7 x 11.6 cm Don de Mr. David Ross McCord M930.50.8.294 © Musée McCord

Le projet de la Ville de Waterloo de citer comme bien patrimonial le manoir/couvent Maplewood a soulevé l’intérêt du grand public et de la presse. Or ce n’est pas d’hier que les journaux s’intéressent au célèbre édifice, comme les deux articles qui suivent en témoignent. Le premier est publié dans le Waterloo Advertiser du 28 septembre 1865, à l’occasion de la fin des travaux de construction du manoir Foster; le deuxième paraît dans Le monde illustré, édition du 15 septembre 1894, soit une douzaine d’années après que la communauté des sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie ait acquis la somptueuse demeure et l’ait transformée en couvent.

Waterloo Advertiser, 28 septembre 1865

Nous avons récemment eu le plaisir de visiter le somptueux manoir dont le colonel Foster a débuté la construction, il y a quelques années, dans les bosquets près du dépôt de la gare de Waterloo. Cette construction a souvent été décrite dans les colonnes de notre journal et plusieurs en connaissent son apparence, son splendide emplacement et ses alentours élégants. Toutefois, ceux qui n’ont pas pu en observer l’intérieur, la maîtrise incomparable réalisée dans la menuiserie, le plâtrage des plafonds et la peinture, ne peuvent avoir qu’une infime idée du faste de la finition. La conception des dépendances est une merveille d’originalité et la finesse de la construction est tout à l’honneur de l’entrepreneur engagé par le colonel Foster, P. Lambkin.

Maintenant que la maison est presque terminée, que le son de la scie et du marteau a disparu, il ne reste que la touche de finition portée par la main habile et l’œil fin du peintre. La bibliothèque, entre autres, avec ses teintes sombres et opaques, doit ainsi sa magnificence à l’habileté de son peintre, monsieur Metcalfe. Ce dernier a su démontrer son immense talent dans ses techniques de grainage et de peinture, un savoir-faire qui se distingue dans toute la province. Quant aux travaux de menuiserie, ils ont été réalisés sous la supervision de monsieur  Lambkin, dont la renommée comme artisan de première classe n’est plus à faire : il nous serait d’ailleurs difficile de décrire la perfection avec laquelle il a réalisé ce projet. En plus d’être une fierté pour son propriétaire, ce bâtiment sera également une fierté pour tous les gens de Waterloo, et sera pour toujours le témoignage de l’audace du colonel Foster et du talent de monsieur Lambkin.

La planification et l’aménagement des commodités ne sont pas en reste dans ce projet de construction. L’eau est amenée à la maison par l’intermédiaire d’une pompe foulante et disponible dans presque toutes les pièces. Le circuit est aménagé de sorte qu’en cas d’incendie, il suffirait de quelques minutes pour submerger la bâtisse. De remarquables installations assurent également le chauffage à la vapeur de la maison et son éclairage au gaz.

Il va sans dire que nous croyons sans hésitation les connaisseurs qui affirment que la résidence du colonel Foster dépasse à tous points de vue ce qui existe dans les Cantons de l’Est, et même dans le reste du Canada. » (Traduction MCB)

Le monde illustré, 15 septembre 1894

Le couvent de Maple Wood, dont nous donnons aujourd’hui une vue, est agréablement situé sur le penchant d’une colline et à demi caché dans le feuillage d’un bosquet enchanteur, présente le plus charmant coup d’œil. Sa structure imposante, ses charmilles, ses sombres masses de rochers couverts de mousse et de verdure, ses larges allées de gravier aux contours gracieux, son jardin potager, sa source et sa fontaine aux eaux limpides et rafraîchissantes, font l’admiration de tous les étrangers qui visitent Waterloo.

Le bois d’érables qui l’entoure n’est pas artistique, c’est une petite forêt avec cet air sauvage qui charme, où sont étalés des pierres mousseuses, un gazon verdoyant au joli relief de fougère et où fleurs, plantes et arbrisseaux croissent et s’entrelacent avec cette spontanéité qui caractérise la nature.

À l’intérieur du couvent, le goût et le confort se disputent la première place. On y respire à l’aise dans ses beaux corridors ou l’œil contemple un panorama aussi varié que pittoresque qui se déroule jusqu’à l’horizon.

Ce pensionnat, dirigé par les Révérendes Sœurs du S. S. Noms de Jésus et de Marie, offre aux jeunes filles les plus précieux avantages tant sous le rapport de la santé que sous celui d’une éducation solide, utile et soignée. Le cours d’étude est suivi dans les deux langues. Rien n’est omis pour favoriser l’avancement des élèves dans les sciences ainsi que dans la pratique de la vertu.

Le voyage à Waterloo est des plus faciles : la station de Vermont Central est tout près du couvent et celle du Pacifique Canadien en est à quelques minutes de marche seulement.

Asa Belknap Foster, Waterloo et le couvent Maplewood

 

Jeunes étudiantes dans l'érablière du couvent, en 1928. (Fonds R. Parisien, SHHY)

Vers 1925, élèves dans les jardins de Maplewood. (Fonds R. Parisien, SHHY)

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Quel avenir pour la Stanley ?

Le Comité d’aide à la conservation de la Stanley présentera, le mercredi 9 octobre à 19 h, les résultats d’études réalisées dans le cadre du Pacte rural pour redonner vie à l’édifice et préserver notre patrimoine. La Société d’histoire de la Haute-Yamaska participe à l’événement et notre historien, Mario Gendron, présentera une brève allocution sur l’importance de  la Stanley dans le développement économique et social de Roxton Pond.

Vous trouverez, ci-joint, le programme de la soirée.

Stanley

Article de La Voix de l’Est publié le 10 octobre 2013:  Plusieurs avenues envisagées pour revitaliser l’usine Stanley

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L’usine Stanley à l’École d’architecture (UdeM)

© La professeure Claudine Déom (à gauche) et une partie des étudiants du cours Patrimoine architectural et urbain de l’École d’architecture. (Comité d’aide à la conservation de la Stanley, photo Johanne Rochon, 2013)

Le cours Patrimoine architectural et urbain (ARC 3626), donné par la professeure Claudine Déom de l’École d’architecture de l’Université de Montréal (UdeM) à la session d’hiver 2013, a permis à 22 étudiant(e)s de présenter huit (8) projets ayant pour thème la reconversion de l’usine Stanley de Roxton Pond. À la demande de Johanne Rochon, directrice générale de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska et secrétaire du Comité d’aide à la sauvegarde de la Stanley, ces huit projets viennent d’être déposés à la SHHY. Parmi ces derniers, nous vous en présentons trois, choisis en raison de leur qualité et de leur originalité.

À la fin de 2012, informée par l’Association québécoise pour le patrimoine industriel (AQPI) de l’existence de la Stanley et des efforts du comité d’aide mis sur pied pour sauver l’édifice, Mme Déom, dans le cadre d’un cours donné à la session d’hiver à des étudiants de 3e année d’architecture, prenait la décision de proposer à ces derniers de réaliser des projets portant sur la revalorisation et la réutilisation de l’usine patrimoniale. Cette démarche académique incluait une visite guidée de l’ancienne usine de Roxton Pond. Animée par Johanne Rochon et Jacques Renaud du Comité d’aide à la sauvegarde de la Stanley, cette visite s’est tenue au début d’avril 2013 ; elle a permis aux 22 étudiants présents d’en connaître davantage sur l’histoire et la valeur patrimoniale de l’édifice Stanley et sur les actions du comité de sauvegarde pour en assurer la conservation et la réaffectation. À cette occasion, des centaines de photographies de l’intérieur et de l’extérieur de l’édifice ont été prises.  Quelques mois plus tard, la SHHY obtenait copie des huit projets architecturaux portant sur la Stanley. Croquis, dessins, montages photographiques, plans de l’usine et exemples de réalisations accompagnent tous les projets, donnant ainsi beaucoup de force aux thématiques et à l’argumentaire de chacun d’eux.

© La reconversion de l'usine Stanley, Mélissa Desnoyers et Nicolas Onfroy

Les étudiants de Mme Déom sont unanimes à reconnaître la grande valeur patrimoniale et architecturale de l’usine Stanley, et personne ne remet en doute la pertinence de sa conservation pour les générations futures. Certains, aiguillés dans leurs projets par les résultats d’une table de concertation tenue à l’automne 2012 regroupant divers intervenants de la municipalité, ont opté pour une vocation multifonctionnelle et socioculturelle du bâtiment. Ainsi, on compte cinq propositions pour la création d’un musée de l’outil et quatre qui concernent la restauration, auxquelles il faut ajouter salles polyvalentes et communautaires, espaces locatifs, auditorium, cabaret théâtre, terminus de transport et bibliothèque : toutes les possibilités et les combinaisons multifonctionnelles sont évoquées. Dans les circonstances, nous avons choisi d’exposer le projet qui nous semblait le plus représentatif de cette tendance hétérogène, Les Halles de la Stanley, de Sabrina Duquette, Marie-Ève Ouellet et Thomas Sowa.  Quant aux deux autres projets présentés ici, ils se particularisent en proposant une vocation unique pour le bâtiment. Dans le premier cas, il s’agit de Centre technologique Stanley, de Maude Rossignol et Simon Tremblay et, dans le deuxième, de Réservoir d’artisans, de Catherine Alexandre Lacombe et Ange Sauvage.

A) Les halles de la Stanley, de Sabrina Duquette, Marie-Ève Ouellet, Thomas Sowa.

Les Halles de la Stanley

© Les Halles de la Stanley, Sabrina Duquette, Marie-Ève Ouellet et Thomas Sowa.

Dans leur introduction, les trois auteurs soulignent l’importance de garder la mémoire de la fonction première du bâtiment, la fabrication d’outils. On note donc chez eux un souci évident de conserver l’âme des lieux, ou le « génie du lieu », comme ils le disent eux-mêmes, qui se trouve « dans les matériaux nobles et dans l’histoire ressentie en traversant l’architecture ». Afin d’être en mesure de valoriser le site, ils concèdent, cependant, que certaines interventions devront être faites sur le patrimoine : réparer la structure et restaurer la pierre, remplacer les fenêtres en conservant le même style, remettre en état les planchers de bois, entre autres travaux. Il faudra aussi éliminer quelques édifices secondaires et condamner la connexion du bâtiment avec l’usine voisine. De plus, les trois étudiants proposent de replacer le château d’eau, enlevé en 1985. Leur projet est complété par la création d’une place publique extérieure.

Le projet des trois étudiants se veut multifonctionnel, bien que son nom, Les halles de la Stanley, laisse supposer qu’il gravite autour de la vente des produits alimentaires, dont les emplacements commerciaux occupent la majeure partie du rez-de-chaussée de l’édifice. Quant au sous-sol, il est occupé par un restaurant, tandis que l’étage regroupe un musée de l’outil, des bureaux et une grande salle à caractère locatif.

B) Centre technologique Stanley, de Maude Rossignol et Simon Tremblay.


© Centre technologique Stanley, Maude Rossignol et Simon Tremblay

À la différence des autres projets, celui que proposent Maude Rossignol et Simon Tremblay s’inscrit sous le thème unique du développement technologique, c’est-à-dire que toute perspective multifonctionnelle en est écartée.  Leur projet s’articule autour de trois concepts : valorisation de l’édifice de la Stanley, développement durable et formation d’une expertise technologique en région. Ici, la proximité de Montréal et le rôle que joue la ville comme centre technologique nord-américain sont les deux facteurs primordiaux de l’approche. De fait, le projet compte mettre à profit les avantages inhérents à la position géographique de Roxton Pond, la municipalité étant située dans l’aire d’attraction de la métropole québécoise. Si la proposition des deux étudiants est peu explicite quant au mode de réalisation du projet, les arguments qui justifient leur démarche semblent solides et les éléments graphiques de leur travail sont très évocateurs. Voilà un projet aux retombées économique, sociale et culturelle considérables pour toute la région.

C) Réservoir d’artisans, de Catherine Alexandre Lacombe et Ange Sauvage.


© Réservoir d'artisans, Catherine Alexandre Lacombe et Ange Sauvage

Dans un esprit qui rappelle la vocation originelle de l’édifice, la proposition des deux auteures cherche à créer une synergie autour du travail manuel, de l’artisanat, des artistes et de leurs œuvres ; globalement, elle veut répondre à trois besoins : économique (redynamiser la ville), sociologique (condensateur social) et culturel (divertissement des habitants). De manière plus concrète, le projet repose sur un volet culturel et un volet plus économique. Ainsi, ateliers de cours, salles de classe, espaces événementiels pour les vernissages et les expositions et une galerie d’art partagent l’édifice avec des ateliers de peintres, de sculpteurs, d’imprimeurs, quelques petites entreprises, des entrepôts et — heureuse idée — un commerce de location d’outils. Selon les deux étudiantes en architecture, l’édifice serait bien adapté à cette nouvelle fonction et ne réclamerait qu’une intervention minimale ; parmi les qualités qui lui sont inhérentes, elles soulignent les très grands espaces de travail et un éclairage propice aux travaux manuels. La création d’un jardin contemporain dans la cour intérieure de l’édifice ajoute à la dimension environnementale et civique du projet.

© Résonance, Juliette Bailly et Grégory Eteve-Saure

Les huit travaux réalisés dans le cadre du cours Patrimoine architectural et urbain (ARC 3626), de l’École d’architecture de l’Université de Montréal (UdeM), session d’hiver 2013.

  1. Titre : Résonance. Auteurs : Juliette Bailly, Grégory Eteve-Saure. Propositions : école de musique, pépinière d’entreprises, locaux associatifs et communautaires, bistro, musée de l’outil.
  2. Titre : Centre technologique Stanley. Auteurs : Maude Rossignol, Simon Tremblay. Proposition : centre de technologie.
  3. Titre : La reconversion de l’usine Stanley. Auteurs : Mélissa Desnoyers, Nicolas Onfroy. Propositions : terminus de transport et bibliothèque municipale.
  4. © Roxton Pond revitalisée, Matthieu Cadaert et Yvanie Wilhem

    Titre : Roxton Pond revitalisée. Auteurs : Matthieu Cadaert, Yvanie Wilhem. Propositions : location de vélos, auditorium, écomusée, salle polyvalente, espaces locatifs, traiteur/restaurant.

  5. Titre : Réactiver le rural. Auteurs : Pierre-Charles Gauthier, Martin Tanguay. Propositions : espaces locatifs pour petites entreprises, écomusée de la taillanderie, restaurant, terrasse, espace événementiel et culturel.
  6. Titre : Les halles de la Stanley. Auteurs : Sabrina Duquette, Marie-Ève Ouellet, Thomas Sowa. Propositions : musée de l’outil, restaurant, terrasse, halles, place publique extérieure.
  7. © Réactiver le rural, Pierre-Charles Gauthier, Martin Tanguay

    Titre : Requalification du cœur du village. Auteures : Florence Gagnon, Juliette Estiot. Propositions : écomusée de l’outil, ateliers de lithographie et de sérigraphie, galerie d’art, salle des fêtes, restaurant, cafétéria, boutique de produits locaux, espaces locatifs.

  8. Titre : Réservoir d’artisans. Auteures : Catherine Alexandre Lacombe, Ange Sauvage. Propositions : entreprises artisanales diverses, entrepôts, location d’outils, salle d’exposition, ateliers d’artistes, cours de formation.

Mario Gendron

© Requalification du cœur du village, Florence Gagnon, Juliette Estiot

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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La femme la plus forte du monde

Marie-Louise Sirois-Cloutier, 1867-1920. Source: — Édouard-Zotique Massicotte, Athlètes canadiens-français. Recueil des exploits de force, d’endurance, d’agilité, des athlètes et des sportsmen de notre race, depuis le XVIIIe siècle, Montréal, Librairie Beauchemin, 1909, p. 209.

Alors que le film Louis Cyr : l’homme le plus fort du monde nous ramène à une époque où les tours de force exerçaient une véritable fascination sur les gens, il est à propos de souligner le destin exceptionnel de l’équivalent féminin du héros national, Marie-Louise Sirois-Cloutier, « La femme la plus forte du monde », dont on trouve la sépulture au cimetière catholique de Roxton Pond.

Marie-Louise Sirois est née en 1867 à La Pocatière, mais elle quitte l’endroit à douze ans lorsque sa famille, comme tant d’autres au Québec, émigre en Nouvelle-Angleterre.  C’est là qu’elle rencontre et épouse Henri Cloutier, de Roxton Pond, un autre homme fort du temps; quatre enfants naîtront de ce mariage, Dora, Doria, Asa et Arthur. C’est d’ailleurs le fils de Dora Cloutier qui, au début des années 1980, nous a fourni les photos et plusieurs renseignements concernant sa grand-mère.

La force prodigieuse de Marie-Louise Cloutier se révèle précocement. Vers dix-sept ans, par exemple, elle ébahit son entourage en soulevant deux ou trois fois de suite un baril de 243 livres à la hauteur d’un comptoir. Mais c’est à Salem, au Massachusetts, au gymnase de son mari, qu’elle se fait vraiment remarquer pour la première fois. Parmi les exploits qui construisent sa renommée de femme forte, on rapporte qu’un soir, un groupe d’amateurs s’esquinte à lever un plateau contenant 400 livres d’haltères, mais sans y parvenir. Témoin de la scène, Marie-Louise Cloutier ridiculise leurs efforts et, conséquemment, est mise au défi de s’exécuter. L’exploit réalisé, on « l’applaudit à outrance », rapporte l’historien Édouard-Zotique Massicotte. Le lendemain, elle ajoute 75 livres à la même charge et réussit tout aussi facilement à la soulever. À partir de ce moment, sa vie va prendre une nouvelle direction.

Henri Cloutier

Au tournant du XXe siècle, on ne compte plus les femmes et les hommes forts qui tentent de gagner les faveurs du public en effectuant des performances physiques et sportives. Parmi les femmes les plus connues, on trouve Zucca qui, elle aussi, s’attribue le titre de femme la plus forte du monde, Juez Palmer, Mlle Arinotis et Flokie Lablanche. En novembre 1899, cette dernière affronte d’ailleurs Marie-Louise Cloutier dans un duel qui se tient au parc Sohmer, à Montréal.

Marie-Louise Cloutier a vingt-cinq ans lorsqu’elle rejoint les rangs des athlètes professionnels. D’une grandeur de 5 pieds 10 ½ pouces et d’un poids de 185 livres, la femme impressionne. Aussi devient-elle rapidement une des attractions du cirque que dirige l’un des hommes forts de cette époque, Hector Décarie, avec qui elle se produit dans les villes et les villages du Québec et de la Nouvelle-Angleterre. Ses exploits font parfois la manchette et sa réputation grandit. Détail intéressant, deux des filles du couple Cloutier, Dora et Doria, sont aussi pourvues d’une puissance physique exceptionnelle et, occasionnellement, elles accompagnent leur mère dans ses tournées, exécutant même quelques tours de force en public.

© Marie-Louise Cloutier, ses deux filles Dora et Doria, leurs conjoints et Henri Cloutier. (Coll. Léo Cloutier, Société d'histoire de la Haute-Yamaska))

Si les records établis par les femmes et les hommes forts de l’époque sont souvent sujets à caution, ceux de Marie-Louise Cloutier, nous dit encore l’historien Massicotte, sont incontestables et incontestés, la femme invitant même les spectateurs, à chacune de ses représentations, à soulever ses charges pour en évaluer la pesanteur. Parmi la liste des records enregistrés par Marie-Louise Cloutier, on trouve :

Source: — Édouard-Zotique Massicotte, Athlètes canadiens-français. Recueil des exploits de force, d’endurance, d’agilité, des athlètes et des sportsmen de notre race, depuis le XVIIIe siècle, Montréal, Librairie Beauchemin, 1909, p. 212.

  1. Soulevé de terre, d’une main, 510 livres;
  2. Soulevé de terre des deux mains, à la Kennedy, 922 à 1 000 livres;
  3. Soulevé de terre, à la Jefferson, 1 225 livres;
  4. Lever simultanément des deux mains à la hauteur des genoux, à droite, 200 livres, à gauche, 250 livres;
  5. Jeté à droite ou à gauche, 125 livres;
  6. Étant debout sur une table, soulever, au moyen de courroies fixées à la ceinture, une plate-forme chargée de 1 800 livres;
  7. Soulever un poids au moyen de courroies fixées autour du cou, 800 livres;
  8. Jeté des deux mains en haltères séparés, à droite, 54 livres, à gauche, 54 livres, pour un total de 108 livres;
  9. Jeté des deux mains, en barres à sphères, 175 livres;
  10. Soulever avec le dos une plate-forme chargée de 2 225 à 2 500 livres;
  11. À la volée, d’une main, 145 livres;
  12. Jeté des deux bras, 14 fois successivement, 160 livres;
  13. Charger sur l’épaule, avec l’aide des genoux, un baril de ciment de 150 livres;
  14. Retenir deux chevaux de 1 400 livres à la manière de Louis Cyr;
  15. Dévissé à droite, 235 livres.

De plus, pour s’amuser, elle ouvrait et refermait un fer à cheval comme s’il s’agissait d’une épingle à couche et réduisait une chaîne à vache en morceaux.

Source : — Édouard-Zotique Massicotte, Athlètes canadiens-français. Recueil des exploits de force, d’endurance, d’agilité, des athlètes et des sportsmen de notre race, depuis le XVIIIe siècle, Montréal, Librairie Beauchemin, 1909, p. 213.

Plusieurs hommes, convaincus de leur supériorité physique, n’hésitent pas à lancer des défis à celle qui se réclame du titre de la femme la plus forte du monde. Mais c’est lors d’une compétition contre un haltérophile de Québec, au début du XXe siècle, que Marie-Louise Cloutier a pu mettre fin aux suspicions concernant l’exceptionnalité de sa force, tous genres confondus. Dans un article de La Presse paru la veille de l’événement, on peut lire : « Madame Cloutier, qui réclame le titre de champion du monde, a signé un contrat pour se mesurer demain soir dans un concours de tours de force avec un nègre[1] du nom de Brown Shay, connu comme étant le seul homme capable de jouer avec les poids du fameux Rousseau. » Le compte rendu du concours, présenté comme « Spécial à La Presse », débute en décrivant l’arrivée des deux concurrents sur la scène du Grand Café National, à Québec, ce qui « donne lieu à de longs applaudissements ». Mme Cloutier est la première à s’exécuter, soulevant de terre d’une seule main un poids de 455 livres. Shay tente de répéter l’exploit, s’y reprend par trois fois, mais voit son effort s’arrêter à 420 livres, donnant ainsi une priorité de 35 livres à la femme forte. Après que cette dernière ait soulevé avec les deux mains, à la manière de Jefferson, une « pesanteur morte » de 865 livres et, d’une seule main, avec une poignée, un haltère de 270 livres à la hauteur des genoux, Brown Shay n’a d’autre choix que de concéder la victoire.  « Mme Cloutier a réellement émerveillé l’assistance par sa force prodigieuse », indique le journaliste de La Presse, ajoutant cependant que si le concours a été un succès, « le résultat a fort surpris les spectateurs qui étaient pour la plupart partisans du nègre ». Respectueuse de son adversaire, Marie-Louise Cloutier souligna que Shay était l’homme le plus fort avec qui elle avait eu à se mesurer au cours de ses nombreux voyages et exhibitions.

La femme la plus forte du monde a donné des exhibitions et a participé à des concours jusque tard dans sa vie. Ainsi, en 1917, alors qu’elle est âgée de cinquante ans, elle participe aux événements entourant l’inauguration du monument de George-Étienne Cartier, à Montréal, en exécutant, accompagnée de l’homme fort Arthur Dandurand, des tours de force dans un kiosque spécialement aménagé à cette fin.

© Marie-Louise Sirois-Cloutier portait toujours le titre de la femme la plus forte du monde à son décès. (Photo Johanne Rochon, SHHY)

Bien que Marie-Louise Cloutier ne soit pas née dans la Haute-Yamaska, elle connaissait bien la région, son mari, Henri Cloutier, ayant toujours gardé contact avec sa famille de Roxton Pond. C’est d’ailleurs dans le cimetière catholique du village qu’on retrouve la pierre tombale de cette femme hors du commun. On peut y lire, gravé : « Mde H. Cloutier, La femme la plus forte du monde, 1867-1920 ».

Johanne Rochon

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska


[1] À cette époque, l’utilisation du mot nègre pour désigner une personne de race noire est usuelle dans les journaux et la littérature en général; pour autant, elle n’est pas dénuée d’intention péjorative.

Sources :

  • Édouard-Zotique Massicotte, Athlètes canadiens-français. Recueil des exploits de force, d’endurance, d’agilité, des athlètes et des sportsmen de notre race, depuis le XVIIIe siècle, Montréal, Librairie Beauchemin, 1909, p. 209-215.
  • Journal de Waterloo, 15 mars 1900.
  • André de la Chevrotière, « La femme la plus forte du monde », La Tribune, 28 août 1959.
  • La Presse, env. 1900-1902.
  • André de la Chevrotière, « Lady Hercules. Woman’s displays of strength ranked with best among men », The Montreal Star, env. août 1959.
  • Yvan Lamonde et Raymond Montpetit, Le parc Sohmer de Montréal : 1889-1919, un lieu populaire de culture urbaine, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1986, p.167-168.
 
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Les Belles Histoires des Pays-d’en-Haut et la vache canadienne

Vache canadienne

© Vache canadienne (Fonds Société des éleveurs de bovins canadiens, SHHY. Photo Strohmeyer)

Comme plusieurs lecteurs le savent déjà, la Société d’histoire de la Haute-Yamaska (SHHY) est détentrice des fonds d’archives des sociétés d’élevage de bovins et de chevaux canadiens, deux races promues au statut de « patrimoniales » par la Loi sur les races animales du patrimoine agricole du Québec, votée en 1999. Ces fonds d’archives, qui totalisent plusieurs dizaines de mètres linéaires de documents, constituent une source inépuisable de renseignements pour quiconque cherche à connaître l’agriculture et l’élevage au Québec, de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1960. Y puisant ses informations, Mario Gendron se livre ici à un examen critique d’un épisode des Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, dont les races canadiennes constituent le thème central. Dans la section « Histoire en ligne » du site de la SHHY, on trouve aussi, du même auteur, une analyse du recensement des bovins canadiens de 1941 qui met au jour des informations inédites sur la race du pays. NDLR

Claude-Henri Grignon.

Claude-Henri Grignon, auteur des Belles Histoires des Pays-d'en-Haut. Source: http://banq.qc.ca/histoire_quebec/

La popularité des Belles Histoires des Pays- d’en-Haut n’est plus à démontrer, comme en font foi les multiples rediffusions de cette série à Radio-Canada et à ARTV, et ce, plus de quarante ans après la production du dernier épisode original. On songerait même à produire une nouvelle version de la série à partir des textes originaux de l’auteur, Claude-Henri Grignon. La trame narrative de cette fresque ruraliste, campée au tournant des années 1890, gravite autour des faits et gestes d’un avare et prêteur d’argent, Séraphin Poudrier, un gros habitant de Sainte-Adèle dont la puissance économique et politique n’a d’égal que l’âpreté des sentiments. Maire, préfet de comté, président de la commission scolaire et agent des terres, ce dernier évolue dans un monde où s’agitent des personnages aux fonctions les plus diverses : cultivateurs, aubergiste, curé, médecin, notaire, forgeron, maîtresse de poste, marchand général et, pourquoi pas, riche héritière et quêteux?

Le curé Labelle, le « roi du Nord ». Source: Wiseman, James Lovell, Discours prononcé le 25 juin 1883 par M. le curé Labelle sur la mission de la race canadienne-française en Canada. Montréal : Eusèbe Senécal & fils, imprimeurs-éditeurs, 1883. (http://collections.banq.qc.ca/retrieve/3638416)

Quant au cadre historique des événements, il se réfère à la période de colonisation des Laurentides et met en scène le curé de Saint-Jérôme, Antoine Labelle (1833-1891), sous commissaire au Département de l’agriculture et de la colonisation de 1888 à 1891, surnommé le « missionnaire colonisateur » et le « roi du Nord », dont les efforts vont permettre d’installer quelque 5 000 colons dans les Pays-d’en-Haut.

Teintée d’un humour qui se nourrit de la truculence des personnages, cette étude rurale poursuit l’objectif de faire connaître la vie quotidienne et les mœurs politiques et sociales d’une communauté isolée qui lutte pour sa survie sur des terres ingrates, mais qui, malgré tout, préfère la misère agricole aux affres de l’exil industriel aux États-Unis. À travers cet appel à l’enracinement, on reconnaît le vieux fond nationaliste conservateur de Claude-Henri Grignon, qui fut non seulement un romancier mais aussi un polémiste redouté. Quoi qu’il en soit, c’est par de multiples références à l’histoire politique, aux codes civil et municipal et aux lois de la colonisation que ce dernier cherche à donner à son œuvre une aura d’authenticité historique.

© Joseph-Alphonse Couture (Fonds Société des éleveurs de bovins canadiens, SHHY)

Mais qu’en est-il au juste ? À cet égard, le bilan de Grignon est loin d’être sans taches, entre autres en ce qui a trait au mode électoral municipal et aux structures administratives en vigueur au tournant des années 1890, dont il est loin d’avoir saisi toutes les particularités. Mais jamais l’auteur des Belles Histoires n’a autant erré que dans l’épisode intitulé Séraphin et le roi de France, diffusé pour la première fois le 4 novembre 1968 et qu’on a pu revoir à de multiples reprises depuis. Outre les personnages réguliers de la série, cet épisode met en scène le vétérinaire Joseph-Alphonse Couture (1850-1922), dans un scénario qui décrit ses efforts pour promouvoir les races bovine et chevaline canadienne, en pleine renaissance dans les dernières décennies du XIXe siècle.

Évoquons d’abord les circonstances qui ont conduit Claude-Henri Grignon à écrire Séraphin et le roi de France, telles qu’elles m’ont été racontées par feu Réal Sorel, de Roxton Pond. À l’époque de la diffusion des épisodes couleurs des Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, qui connaissent beaucoup de succès, Réal Sorel et Maurice Hallé sont respectivement secrétaire et président de la Société des éleveurs de bovins et de chevaux  canadiens. Au printemps 1968, décidés à faire connaître les races du pays par tous les moyens possibles, les deux hommes prennent l’audacieuse décision de se rendre à Sainte-Adèle afin de convaincre Claude-Henri Grignon d’écrire un épisode sur le sujet. Sans doute inspiré par les lectures que lui laissent les deux éleveurs, le prolifique auteur crée donc Séraphin et le roi de France, qui sera diffusé quelques mois plus tard.

© Au village de Séraphin, les éleveurs Fernand Montplaisir, Odilon Ouellet et Réal Sorel, de Roxton Pond, secrétaire de la Société des éleveurs de bovins canadiens (SEBC), se font photographier avec de jeunes bovins de race canadienne. (Fonds SEBC, SHHY)

Pour effectuer une critique valable de l’épisode Séraphin et le roi de France, on doit d’abord différencier les informations véridiques des accommodements scénaristiques et des erreurs véritables qui altèrent la compréhension des phénomènes historiques. Ainsi, les renseignements qui ont trait à la vie de J.- A. Couture sont généralement exacts — né en 1850 dans le comté de Dorchester, diplômé de McGill en médecine vétérinaire, zouave pontifical et journaliste à La Vérité sous le pseudonyme de Jérôme Aubry, entre autres données biographiques. Mais c’est une erreur de présenter Couture comme le président des sociétés d’élevage de bovins et de chevaux canadiens, car il en était plutôt le secrétaire, comme c’en est une d’avancer que ces associations existaient au moment où se déroule l’action, en 1890, puisque leur fondation date de 1895. Mais ce sont là des inexactitudes de peu d’importance, sans doute liées aux impératifs du cadre temporel des Belles Histoires.

Au passif de Claude-Henri Grignon, on doit toutefois inscrire des erreurs de faits et d’interprétation beaucoup plus sérieuses, qui révèlent la méconnaissance de l’auteur quant au processus de formation, au mode d’enregistrement et aux rendements laitiers de la race bovine canadienne. Ainsi, selon les affirmations de Grignon, la canadienne proviendrait d’un croisement entre la jersey et la bretonne effectué préalablement à l’arrivée des bovins français en Nouvelle-France et ne mériterait donc pas le statut de race indigène. Or, c’est un fait reconnu par tous les zootechniciens et autres spécialistes de l’élevage que la formation de la race canadienne est attribuable : 1- à la sélection empirique dont les animaux importés de France, au XVIIe siècle, ont été l’objet, et ce, dans le contexte de l’isolement relatif de la Nouvelle-France des autres colonies américaines ; 2- à son adaptation aux conditions environnementales et climatiques du Québec, bien différentes de celles du nord de la France. Quoi qu’il en soit, rien ne permet de considérer que la race bovine canadienne puisse avoir été importée pour ainsi dire toute faite de la mère patrie, comme les propos de l’auteur de Séraphin et le roi de France le laissent supposer.

Il est également erroné de présenter Couture comme un fournisseur d’animaux de race canadienne qui cherche à établir des « sections » d’élevage sur le territoire du Québec. De toute manière, les sociétés d’éleveurs de chevaux et de bovins canadiens  (1895) n’ont jamais eu comme mandat d’élever et de vendre des animaux de race, leur rôle se limitant à tenir les livres de généalogie, à établir les standards de race et à faire la promotion des sujets inscrits. Et quel aurait bien pu être le rôle de ces sections d’élevage dans un pays où, selon toute probabilité, on trouve la race indigène dans la majorité des fermes ? Ici, pour être conforme à l’histoire, on aurait plutôt dû présenter Couture comme un propagandiste qui cherche à inciter les éleveurs à faire enregistrer les bovins canadiens qu’ils possèdent déjà dans les livres de généalogie (1886).

Quant à la production laitière annuelle de 8 000 à 10 000 livres que Grignon affirme être celle de la vache canadienne, elle est grossièrement exagérée en regard du rendement moyen du cheptel laitier québécois, formé en majorité de bovins canadiens, qui s’établit aux alentours de 3 000 livres par année en 1890. Si la vache canadienne avait enregistré des rendements annuels aussi élevés que 10 000 livres, elle aurait été, sans conteste, la plus populaire de son époque et ne serait pas menacée d’extinction aujourd’hui. Encore en 1965, les vaches canadiennes soumises au contrôle laitier ne donnaient que 6 000 livres de lait sur une base annuelle.

Dans l’épisode Séraphin et le roi de France, Claude-Henri Grignon diffuse une fausse image du processus de formation de la race bovine canadienne, il se méprend sur le rôle de la société d’élevage dans son développement et il surévalue ses rendements laitiers. De la part d’un auteur qui a construit sa réputation sur une tranche de l’histoire du Québec, on se serait attendu à un peu plus de vigilance et de travail de recherche.

Mario Gendron

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska, juin 2013

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Révolution tranquille et révolution communautaire à Granby

Au cours de la Révolution tranquille, avec la prise en charge par l’État du système de santé et de l’ensemble des services sociaux essentiels, qu’on regroupe au sein du ministère des Affaires sociales en 1970, c’est tout le domaine des œuvres de bienfaisance et de la philanthropie qui doit se réorganiser. La générosité et le bénévolat gardent cependant toute leur pertinence, puisque les mesures de protection étatique établies au cours de cette période de changement sont loin d’endiguer la pauvreté et la détresse sociale. Par ailleurs, de nouvelles réalités, comme la transformation de la condition féminine et le vieillissement de la population, donnent des raisons d’être supplémentaires à l’action communautaire. Si bien que la période de la Révolution tranquille se caractérise par le foisonnement d’associations et d’organismes voués au soutien des plus faibles et des plus démunis, là où, hier encore, on ne trouvait que les Sœurs Auxiliatrices, la Saint-Vincent-de-Paul, les Chevaliers de Colomb, les clubs Kiwanis ou Richelieu.

Centre d’action bénévole, Granby

Le Centre de bénévolat de Granby, qui devient le Centre d’action bénévole en 1986, est créé à l’instigation de sœur Rachel Payment. La Popote roulante, l’un des services mis en place par le Centre, distribue 4 553 repas en 1984. Ici, la directrice du centre, « Mimi » Duhamel s’adresse aux aînés lors d’un repas offert à l’occasion de Noël 1979. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Finalement, ce sont les ressources bénévoles du milieu, consacrées comme jamais aux problèmes de santé et d’aide sociale, qui permettent au concept d’État-providence de prendre tout son sens.

Évincée de ses secteurs d’intervention traditionnels, l’Église demeure très présente dans le milieu des œuvres sociales ; elle doit cependant réorganiser son action en fonction des nouvelles réalités. Par exemple, ce sont les Sœurs Auxiliatrices, entourées de  laïques, qui mettent sur pied le Centre de bénévolat de Granby, en 1966. L’organisme, subventionné par la Fédération des œuvres du diocèse de Saint-Hyacinthe, a pour but de planifier l’action des bénévoles, les référant aux associations d’entraide où leur présence s’avère le plus nécessaire ; il offre aussi de l’aide familiale, un service d’escorte, des visites à domicile, parmi d’autres bienfaits.

Le Jardin de Pipo

Kermesse du Jardin de Pipo, en 1975. Cet organisme, qui offre des activités aux jeunes handicapés, est créé en 1968, par un groupe de jeunes, avec l’appui du Centre de bénévolat. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Le Centre de bénévolat1 contribue, en outre, à la mise sur pied de plusieurs organismes d’entraide, comme le Jardin de Pipo (1968), une garderie pour les jeunes handicapés, la Popote roulante, qui distribue des repas à domicile à des personnes en perte d’autonomie, et Carrefour Entraide (1983), un comptoir alimentaire qui deviendra SOS Dépannage en 1987.

En 1961, Granby est la quatrième ville canadienne à accueillir les Disciples d’Emmaüs, une œuvre de l’Abbé Pierre. Grâce à l’opération d’un comptoir de vêtements et de meubles usagés et à la récupération de carton et de tissus, l’organisme procure des logements salubres aux familles nombreuses et peu fortunées. Après la fermeture du comptoir de Granby, en 2000, les Disciples d’Emmaüs, autrefois si populaires, ne compteront plus que deux établissements au Canada.

C’est pour aider des jeunes travailleurs en difficulté temporaire que la Jeunesse ouvrière chrétienne JOC) fonde l’auberge Sous mon toit. Ici, plusieurs jeunes devant le centre administratif de la JOC, le Relais du jeune travailleur, sur la rue Notre-Dame. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Au cours de la décennie 1970, l’action des groupes populaires, le réveil des femmes et l’influence des mouvements de gauche donnent naissance à une nouvelle catégorie d’organismes voués à la défense des droits des travailleurs, à l’éducation en milieu défavorisé et à la condition féminine. L’auberge Sous mon toit, fondée en 1971 par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) dans le but d’offrir un gîte temporaire aux jeunes travailleurs en difficultés, relève de cette nouvelle prise de conscience sociale et politique. C’est dans la même perspective que sont fondés le Comité d’entraide aux jeunes travailleurs de Granby et le Conseil d’entraide régional et familial de l’Estrie. Quant à l’entraide économique, elle s’organise autour du mouvement coopératif : Club coopératif de consommation des travailleurs de Granby, Association coopérative d’économie familiale (ACEF), Coopérative régionale des consommateurs de la Haute-Yamaska, pour ne mentionner que quelques regroupements.

Comité locale d'action féminine

À l’occasion de l’Année internationale de la femme, en 1975, un groupe de femmes de Granby organise des événements et des rencontres tout au long de l’année. Par la suite, plusieurs de ces femmes se mobiliseront pour créer le Comité local d’action féminine (CLAF ) qui deviendra Informaction femme. Sur la photo, de gauche à droite : Andrée Feeley, Ginette Laurin, Ghislaine Racine, Louise Girardot, Françoise Decroc, Pierrette Lafleur et Simone Ruel. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

L’organisation des groupes d’entraide pour femmes prend sa source dans la révolution féministe  qui débute à la fin des années 1960. Déjà, en 1966, lors de sa création,  l’Association féminine pour l’éducation et l’action sociale (AFEAS), issue de la fusion des Cercles d’économie domestique et de l’Union catholique des fermières, adopte des points de vue et propose des solutions d’avant-garde pour aider ses membres à prendre leurs responsabilités de femmes et de citoyennes, et pour les inciter à participer à la vie communautaire2. Dans un esprit plus large, Informaction femme, née en 1976, soit un an après l’Année internationale des femmes, se donne pour but « de promouvoir le développement humain des femmes pour les amener à se réaliser pleinement [et] de les informer des ressources disponibles dans leur milieu »3 ; ce sont des membres de la même association qui, quelque temps plus tard, organiseront le centre pour femmes Entre-elles. Toujours pendant les années 1970, l’ouverture de la garderie le Grand chapiteau et la fondation de l’Association des familles monoparentales rend compte des réalités que la femme moderne doit maintenant affronter.

Le journal Le Grégaire, organe d’information du GOPG, voit le jour en juin 1977. Sa mission est de «permettre aux organismes de se faire connaître, de communiquer entre eux et avec tous les citoyens de Granby.» Le Grégaire vol. 1, no 1, p.1. (Fonds Paul O. Trépanier, SHHY)

En 1975, une vingtaine d’associations de la ville décident de rompre leur isolement et d’augmenter considérablement leur pouvoir d’intervention en se réunissant sous la direction du Groupement des organismes populaires de Granby ; un an et demi plus tard, le journal Le Grégaire, qui est publié à 5 000 exemplaires, fera  mieux connaître les réalisations et les objectifs du Groupement. La télévision communautaire (TVC), qui commence à diffuser ses émissions en 1977, devient elle aussi un outil efficace dans la lutte que mènent tous les organismes d’entraide de Granby au nom des plus vulnérables et des plus démunis de la société.

Le champ d’intervention du milieu communautaire sera encore appelé à s’élargir au cours des années 1980, à la suite, entre autres, de la crise de 1982 et du retrait progressif du gouvernement de certains programmes sociaux. Si bien qu’au mitan des années 1980, lorsque les gouvernements seront préoccupés d’assainir les finances publiques, et que la Révolution tranquille sera bel et bien terminée, il reviendra aux associations et organismes locaux d’entraide de perpétuer une part importante de l’héritage de ces années généreuses.

  1. Centre d’action bénévole de Granby, Granby, 1986, 32 p.
  2. Rita Therrien et Louise Coulombe-Joly, Rapport de l’AFEAS sur la situation des femmes au foyer, Montréal, Boréal Express, 1984.
  3. Société d’histoire de la Haute-Yamaska, Fonds Paul-O. Trépanier, Le Grégaire, juin 1977, vol. 1 no 1.

Johanne Rochon, Au rythme de la Révolution tranquille, 1964-1985 dans Mario Gendron, Johanne Rochon et Richard Racine, Histoire de Granby, Granby, SHHY, 2001, 512 p.

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