La bibliothèque municipale de Granby, 1944-1985 : un long et difficile parcours

Le bureau de poste acheté par la ville en 1955

De 1955 à 1973, la bibliothèque municipale de Granby loge dans l’ancien bureau de poste. (SHHY, fonds Horace Boivin)

Quatre décennies séparent la création de la bibliothèque municipale de Granby, en 1944, et la construction d’un édifice qui convienne véritablement à sa mission, en 1985. Au cours de cette période, la bibliothèque occupe trois lieux différents, ferme ses portes pendant quelques années, essuie de multiples refus de la municipalité de la subventionner adéquatement et voit même la population granbyenne s’opposer à sa relocalisation dans un nouveau bâtiment, en 1965. Or, malgré les contrariétés et les désillusions, il s’est toujours trouvé quelques organismes ou individus pour relancer l’institution et tenter de faire valoir ses avantages à la population.  C’est à la détermination des membres de la Chambre de commerce des jeunes, Henri Martin en tête, des éditorialistes de La Voix de l’Est et du bibliothécaire Constant Bagordo, sans oublier le maire Paul-O. Trépanier, que Granby doit de posséder une bibliothèque digne de ce nom à compter de 1985.

La naissance d’une institution, 1938-1944

C’est en février 1938 que l’idée de former une bibliothèque publique commence à circuler à Granby. La proposition émane de deux organismes de jeunesse nouvellement fondés, la Jeunesse ouvrière catholique (JOC et JOCF), mise sur pied en 1936, et la Chambre de commerce des jeunes, qui voit le jour un an plus tard.  Des deux associations, c’est la première, forte de ses 300 membres (100 garçons et 200 filles), qui passe à l’action en avril 1938. Avec un ratio d’une bibliothèque publique pour 42 000 habitants au Québec, bien inférieur à celui qu’on observe ailleurs en Occident, notamment en Ontario, la JOC considère qu’il est impératif d’agir. Or malgré une collecte de livres de porte à porte qui remporte un certain succès chez les citoyens de Granby, l’initiative ne produit aucun résultat concret.

Il faut attendre novembre 1941 avant que le projet de fonder une bibliothèque publique à Granby revienne dans l’actualité, à l’occasion de la construction d’un nouvel hôtel de ville, où on compte l’établir.  Lors d’une allocution devant la Chambre de commerce des jeunes, le maire Horace Boivin indique que cette bibliothèque offrira suffisamment de place pour « 30 000 à 40 000 volumes » ; du même souffle, il en confie l’organisation et le contrôle à ses hôtes. La Chambre, qui se définit comme « une élite, un regroupement de jeunes qui veulent profiter de ce qu’ils occupent une place stratégique dans la société pour faire du bien autour d’eux », accepte avec enthousiasme de relever le défi. Loin d’être isolés dans l’aventure, les jeunes militants reçoivent immédiatement l’appui de la Société Saint-Jean-Baptiste et du club Kiwanis et, quelques mois plus tard, celui des deux hebdomadaires locaux, La Voix de l’Est et la Revue de Granby.

Mais la tâche s’annonce ardue pour la Chambre de commerce des jeunes, confrontée, d’une part, à une population ouvrière honnête et travailleuse mais peu instruite et, d’autre part, à une administration municipale qui, tout en reconnaissant le bien-fondé du projet, considère que les activités culturelles et de loisirs doivent être menées « sous une base d’affaires », c’est-à-dire sans trop compter sur l’aide financière de l’hôtel de ville. De fait, dans l’esprit du maire Boivin, il ne s’agit pas de fonder une bibliothèque municipale, mais plutôt une bibliothèque publique, dont le fonctionnement serait assuré grâce à des fonds privés et du bénévolat.

 Scolarité selon le sexe, en pourcentage, dans quatre centres urbains de 10 000 habitants et plus, 1941
Années d’étude :

6 ans et-

7-9 ans

10 ans et +

H

F

H

F

H

F
Granby 43 40,9 38,5 38,8 18,5 20,3
Saint-Jean 37,7 34,7 40,1 41,6 22,2 23,7
Drummondville 33,5 30,5 41,1 41,1 25,4 28,4
Saint-Hyacinthe 32,9 33,9 37 39,4 30,1 26,7

Source : Recensement du Canada, 1941, v.2, tableau 59, p. 798-799.

Les données de ce tableau montrent que les citoyens de Granby sont moins scolarisés que ceux des trois autres villes de 10 000 habitants et plus, avec 43 % des hommes et 40 % des femmes qui ont fréquenté l’école six années ou moins, soit environ 10 % de plus qu’à Drummondville et Saint-Hyacinthe. Deux facteurs principaux semblent expliquer ces écarts relatifs. Le premier est la sous représentation à Granby de ceux qui possèdent 10 ans et plus de scolarité, en raison surtout de l’absence d’institutions diocésaine ou judiciaire; le second tient à la structure même de l’économie manufacturière granbyenne, dominée par une industrie légère qui exige une main-d’œuvre peu qualifiée.

La Chambre de commerce des jeunes de Granby, 1942

Membres de la Chambre de commerce des jeunes en compagnie du maire Horace Boivin, devant l’hôtel de ville de Granby, en 1942. (SHHY, fonds Henri Martin)

Dans un texte intitulé « Notre bibliothèque municipale », paru dans La Voix de l’Est du 21 janvier 1942, la Chambre de commerce des jeunes expose clairement ses positions et ses attentes à l’égard du projet dont elle assume désormais la responsabilité. En préambule, on y lit que Granby, ville industrielle et manufacturière de 15 500 âmes, renferme « des richesses intellectuelles qui ne demandent qu’à être cultivées et exploitées par un outillage accessible » et que, par conséquent, elle se doit « d’accorder à ses travailleurs des heures de lecture et de distraction après leur journée de travail manuel ». Les gens, ajoute-t-on, ne peuvent plus se contenter de lire « des annales, des almanachs, des revues et des magasines [sic] populaires », il est nécessaire qu’ils abordent des lectures plus consistantes, que seule la mise sur pied d’un bibliothèque municipale pourra leur garantir. C’est de cette manière, et de cette manière seulement, qu’on pourra « lutter contre les exploiteurs de l’ignorance et de la naïveté populaire », a-t-on l’audace d’affirmer.

À l’instar de la JOC quelques années plus tôt, la Chambre de commerce des jeunes concentre d’abord ses efforts sur la collecte de volumes auprès des citoyens et des organismes de Granby. En janvier 1943, peut-être déçu des résultats de sa campagne de sollicitation, l’organisme prend l’initiative de réclamer à la Ville un budget annuel de 1 500 $ afin d’assurer le fonctionnement de la bibliothèque. Mais la municipalité se campe dans une position non interventionniste, résolue à ne pas s’engager dans des dépenses récurrentes. Lorsque le local de l’hôtel de ville est fin prêt à accueillir la bibliothèque, au début de 1944, il est impossible de procéder à son ouverture par manque d’argent et de livres.

La traversée du désert, 1944-1958

La bibliothèque municipale de Granby est inaugurée en octobre 1944. Après trois ans à solliciter le public et les organismes de la ville, le Comité de formation de la bibliothèque de la Chambre de commerce des jeunes, présidé par Henri Martin, a réussi à constituer un inventaire de 1 200 volumes, auquel s’ajoutent 48 journaux et périodiques. Si le financement de l’institution n’est pas assuré, l’engouement qui se manifeste au Québec pour les bibliothèques publiques, depuis le début des années 1940, permet d’espérer une évolution positive du dossier dans un avenir prochain.

Bien qu’elle fonctionne depuis le début des années 1940 grâce à l’appui de l’ONF, ce n’est en janvier 1957, avec l’adoption du règlement N0 301, que la cinémathèque « municipale et publique » est officiellement fondée. Sur la photo, qui date de 1958, on aperçoit Eugène Brodeur et le conseiller municipal J. Armand Bouchard.

Bien qu’elle fonctionne depuis le début des années 1940 grâce à l’appui de l’ONF, ce n’est en janvier 1957, avec l’adoption du règlement N0 301, que la cinémathèque « municipale et publique » est officiellement fondée. Sur la photo, qui date de 1958, on aperçoit Eugène Brodeur et le conseiller municipal J. Armand Bouchard. (SHHY, fonds Valère Audy)

Selon la description qu’en fait La Voix de l’Est, le local de la bibliothèque comprend deux rangées d’étagères, la première réservée aux livres en français et la seconde aux titres en anglais; les livres pour enfants occupent un espace bien à eux. Une salle de recherche est mise à la disposition des « lecteurs qui ne jouissent pas à [dans] leur foyer du calme nécessaire ». Grâce à un prêt de 125 films de l’Office national du film du Canada (ONF), une cinémathèque comble les attentes des adeptes du septième art. Cependant, ce n’est qu’en 1957 que l’ONF et Granby concluent une entente officielle (règlement No 301) concernant la cinémathèque.

Au cours de ses premières années d’existence, la bibliothèque ouvre cinq jours et trois soirs par semaine. Le nombre des abonnés, 25 au départ, atteint bientôt la centaine, tandis que l’inventaire des volumes passe de 1 200 à 5 000. Pour assurer le fonctionnement au jour le jour de l’institution, on s’en remet à la générosité des bénévoles. À cet égard, les premières employées de la bibliothèque sont Irène Goyette et Laure Bergeron, à qui la Chambre de commerce des jeunes fait suivre quelques cours en bibliothéconomie; Mlle Robidoux et Pierrette Ménard prendront leur suite.

Or le désintérêt de la population, alimenté par une asphyxie financière persistante, entrave bientôt la croissance de la bibliothèque et menace même son avenir; déjà en 1951, le nombre de ses abonnés est retombé à 25 et il n’y a plus de bibliothécaire. Lorsque la municipalité, en 1955, décide de procéder à sa relocalisation dans l’ancien bureau de poste, où elle partagera désormais l’espace avec le Musée des beaux-arts, la bibliothèque est bel et bien moribonde.

La Voix de l’Est, d’ordinaire sympathique à l’administration Boivin, n’a de cesse de dénoncer l’apathie de la municipalité, de même que l’indifférence des citoyens, dans le dossier de la bibliothèque. Dans sa lutte pour faire accepter la pertinence de l’institution, le journal peut compter sur des appuis de taille, comme celui du Conseil des métiers et du travail, qui représente des milliers de syndiqués de Granby, mais il demeure le seul à posséder suffisamment d’influence pour infléchir le cours des choses. En février 1958, la publication d’un article choc sur la situation de la bibliothèque municipale fait une éloquente démonstration de cette ascendance.

À la suite d’une enquête sur le terrain, le journaliste de La Voix de l’Est décrit la bibliothèque comme un endroit abandonné, en désordre et poussiéreux, que personne n’a envie de fréquenter. Sur le registre des abonnements, la dernière inscription, avril 1953, en dit plus long sur l’état des lieux que toutes les descriptions. « Ce tableau navrant, indique le journal, est le résultat d’une désaffection croissante du public, elle-même provoquée par le vieillissement progressif du fonds de livres, et ce dernier, à son tour, dû au manque de ressources ». Pour résoudre le problème de la bibliothèque, il suffirait d’accroître son financement public, soutient le quotidien. Mais pour que cela advienne, « il faut que la population de Granby cesse de pratiquer l’obstruction morale aux dépenses concernant la bibliothèque et appuie la municipalité » et que cette dernière, pour sa part, consente à investir dans « cette bibliothèque qui, jusqu’à présent, n’a eu de municipale que le nom et les locaux ». Et La Voix de l’Est de conclure sur ce constat humiliant : « Granby est sans doute la seule ville de 30 000 habitants du Canada où ne fonctionne aucune bibliothèque municipale ».

Municipalisation et espoirs déçus, 1958-1973

L’article percutant de La Voix de l’Est n’est pas long à produire ses effets, le principal d’entre eux étant la municipalisation de la bibliothèque, désormais assurée de recevoir un budget annuel en tant que service public. Achat de livres, abonnement à des journaux et revues et engagement d’un bibliothécaire rémunéré sont toutes des mesures qui, l’espère-t-on, permettront à l’institution de repartir sur de nouvelles bases. En juillet 1958, après une éclipse de plusieurs années, la bibliothèque rouvre ses portes avec à sa tête Jean Lasnier, le premier bibliothécaire permanent. Bientôt, on compte 350 abonnés; l’année suivante, ils sont un millier et la salle de lecture et de recherche est devenue un lieu animé. Porté par ces bonnes nouvelles, le bibliothécaire réussit à obtenir l’engagement d’un deuxième employé permanent, en septembre 1959.

Or deux ans plus tard, contre toute attente, la population a de nouveau déserté la bibliothèque municipale, sans doute lassée du peu de titres qu’on y offre. Car sur les 6 000 volumes de son inventaire, seulement 4 000 ont « une valeur réelle », alors qu’une ville aussi populeuse que Granby devrait en posséder dix fois plus. Si c’était le cas, la fréquentation augmenterait sans doute d’autant, affirme le bibliothécaire.

Budget annuel de huit bibliothèques municipales du Québec, 1960
Ville population budget $

par personne $

Sept-Îles 12 000 11 752 0,98
Trois-Rivières 57 132 52 900 0,93
Shawinigan 31 873 21 026 0,66
Hull 54 302 32 139 0,59
Drummondville 25 695 12 190 0,47
Valleyfield 27 303 12 250 0,45
Saint-Jérôme 25 204 8 095 0,32
Granby 31 000 7 500 0,24

Source : Paul-O. Trépanier, Les 300 mois de Pierre-Horace Boivin, maire de la ville de Granby de 1939 à 1964, Granby, Les éditions et productions JoLanne, 1999, p.812.

En 1962, soit quatre ans après la publication de l’article incendiaire du quotidien régional, la situation déplorable de la bibliothèque provoque un nouveau coup d’éclat, déclenché par Lucius Laliberté, libraire de Granby et président des Libraires canadiens. Dans un véritable réquisitoire, ce dernier accuse les employés de la bibliothèque, qualifiés de personnes « simplement incompétentes », d’être responsables de la plupart des problèmes qui affectent l’institution; dans son argumentaire, cependant, Lucius Laliberté évite d’évoquer le sous-financement municipal chronique de cette dernière.

Quoi qu’il en soit des responsabilités des uns et des autres, cette nouvelle crise aboutit à un double résultat : elle force l’adoption du Règlement pour l’établissement et le maintien d’une bibliothèque municipale, qui prévoit la formation d’un comité consultatif, dont le premier président est Mario Girard, et elle provoque la démission du bibliothécaire Jean Lasnier.

bibliothèque municipale, Granby, 1963

En 1963, la clientèle de la bibliothèque municipale est majoritairement formée d’enfants. Sur la photo, le bibliothécaire Constant Bagordo entouré de jeunes usagers. (Coll. SHHY, photo La Voix de l’Est, 15 juillet 1963).

Au cours de la semaine de l'exposition internationale du livre, qui se tient en avril 1963, environ 10 000 personnes visitent la bibliothèque municipale. Granby

Au cours de la semaine de l’exposition internationale du livre, qui se tient en avril 1963, environ 10 000 personnes visitent la bibliothèque municipale. (Coll. SHHY, photo La Voix de l’Est)

Constant Bagordo entre en fonction en novembre 1962; c’est le premier professionnel qualifié à occuper la charge de bibliothécaire. Dès son entrée en poste, le nouvel employé se donne pour mission d’augmenter l’inventaire des volumes, qui passe de 4 800 à 13 500 titres en quelques mois, la fréquentation de la bibliothèque épousant la même tendance à la hausse. Puis, c’est le changement de garde à l’hôtel de ville, en janvier 1964, qui favorise l’action du bibliothécaire, avec le départ d’Horace Boivin, en poste depuis 1939, et l’arrivée de Paul-O Trépanier, un jeune architecte aux idées avant-gardistes — que d’aucuns considèrent extravagantes. Les circonstances s’y prêtant, Constant Bagordo formule trois souhaits pour la bibliothèque municipale : posséder un inventaire de 50 000 livres, déménager dans un local au moins cinq fois plus grand et augmenter le nombre des employés. Ces demandes s’accordent avec l’ambition de Paul-O. Trépanier de créer à Granby un grand centre culturel, dont l’élément central serait la bibliothèque. Or le maire se trouve isolé au conseil municipal sur cette question, la majorité des élus optant pour une entreprise plus modeste, soit la construction d’une simple bibliothèque dans le parc Miner, un emplacement rapidement écarté en faveur du parc Victoria. Pour financer le projet, on compte profiter des subventions accordées dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Confédération canadienne, en 1967. Ainsi, sur un budget de construction estimé à 250 000 $, les gouvernements fédéral et provincial acceptent de débourser 134 000 $, limitant la part de Granby à 116 000 $, une contribution qui nécessite l’adoption d’un règlement d’emprunt.

La construction de la bibliothèque soulevant quelques résistances citoyennes, l’administration municipale doit se résoudre, fin avril 1966, à tenir un référendum sur le règlement d’emprunt de 116 000 $. Le résultat est sans équivoque : sur les 885 propriétaires qui se rendent aux urnes, près des trois-quarts se prononcent contre l’initiative municipale. L’éditorialiste de La Voix de l’Est fulmine : « La cité de Granby est devenu hier l’une des premières villes du Québec, sinon la première, à rejeter les subventions consenties par les gouvernements provincial et fédéral dans le but de favoriser et de faciliter la réalisation de projets devant commémorer le centenaire de la Confédération canadienne ». Certains blâment le faible taux (18,5 %) de participation pour ce refus et d’autres affirment que c’est l’idée même de construire une bibliothèque dans le parc Victoria qui a rebuté les citoyens. Médusé par les résultats du vote, le bibliothécaire Constant Bagordo indique, pour sa part, que c’est l’avenir même de l’institution qui semble désormais compromis. Ce qui s’avère le plus déconcertant dans le rejet des propriétaires, c’est qu’il ne paraît pas motivé par un quelconque souci d’austérité financière, mais plutôt par des considérations d’ordre idéologique. Sans cela, comment expliquer que, moins de deux semaines après le référendum, la Ville faisait adopter, sans opposition, un règlement d’emprunt de 2,8 millions de dollars, dont un million pour la construction d’un nouvel aréna (Centre sportif Léonard-Grondin) ?

Régression et renaissance, 1973-1985

Bibliothèque municipale, Granby, Le local de Sainte-Famille offre à peine assez d’espace pour l’entreposage des livres. (SHHY, fonds La Voix de l'Est)

Le sous-sol de l’église Sainte-Famille accueille la bibliothèque de 1973 à 1985. Le local offre à peine assez d’espace pour l’entreposage des livres. (SHHY, fonds La Voix de l’Est)

Retombée un peu dans l’oubli après la tentative de construction ratée de 1966, la bibliothèque municipale fait à nouveau la manchette, à l’été 1973, à l’occasion du débat sur la démolition de l’ancien bureau de poste, où elle est installée depuis 1955. La double possibilité que l’édifice patrimonial soit démoli et que la bibliothèque soit relogée dans le sous-sol de l’église Sainte-Famille soulève les passions et mobilise les citoyens. Regroupés dans le Comité pour la conservation de la bibliothèque, les opposants ont beau dire et faire, l’hôtel de ville reste sourd à leurs doléances, tous les conseillers municipaux s’étant prononcés en faveur de la démolition, « pour faire place à une rue élargie et faciliter la circulation dans le centre-ville ». Malgré le dépôt d’une pétition de 2 000 noms contre la destruction du bureau de poste, la Ville reste inflexible et les employés municipaux s’affairent bientôt à transporter les livres de la bibliothèque au sous-sol de l’église Sainte-Famille. Le nouveau local, de 2 900 pieds carrés, soit sept fois moins grand que la norme provinciale pour une ville de la dimension de Granby, offre à peine assez d’espace pour l’entreposage des livres. Trente ans après sa fondation, la bibliothèque, pour avoir progressé en matière de financement et du professionnalisme de son personnel, retourne à la case départ en ce qui concerne la dimension et la conformité de ses locaux.

« Granby l’aura enfin sa bibliothèque », titre La Voix de l’Est du 19 octobre 1983. Il est d’ailleurs impératif d’agir, Drummondville et Saint-Jean ayant entrepris l’année précédente d’importants travaux d’agrandissement à leur bibliothèque, alors que « pendant ce temps, Granby doit se débrouiller avec son sous-sol d’église ». Mais cette construction, comme tout ce qui a trait à l’histoire de cette institution, ne se fera pas sans tiraillements. Et c’est le maire Paul-O. Trépanier, revenu à la charge avec son concept de centre culturel, avec bibliothèque municipale, salle de spectacles et place de la famille, qui se retrouve au cœur de la polémique, comme vingt ans auparavant. Le maire soutient qu’un tel complexe culturel créerait un effet synergique profitable à la bibliothèque, à son avis trop peu fréquentée. Mais ce projet, que plusieurs jugent pharaonique, suscite autant d’opposition que celui du milieu des années 1960 et doit, lui aussi, être abandonné.

Résolu à doter sa ville d’une bibliothèque digne de ce nom, le maire Trépanier propose en 1983 de construire un édifice de deux étages, au prix de 2,5 millions de dollars, dont Granby n’aurait à payer que 875 000 $ (35 %), le reste de la somme étant assumé par Québec. Or quatre conseillers municipaux s’opposent au projet en raison de son coût, qu’ils jugent prohibitif. Pour les mêmes motifs, la Chambre de commerce de Granby emboîte le pas aux dissidents. Les résultats d’un sondage auprès des membres de la Chambre révèlent non seulement que 30 % d’entre eux ne jugent pas nécessaire de reloger la bibliothèque, mais que 100 % des industriels, 72 % des commerçants et 60 % des professionnels consultés s’opposent à la réalisation d’un projet de 2,5 millions de dollars.

Esquisse de la bibliothèque de Granby, 1985

La construction de la bibliothèque est confiée à l’architecte granbyen Denis Favreau. (SHHY, fonds La Voix de l’Est)

Face à un mur d’opposition, l’administration Trépanier n’a pas d’autre choix que de battre en retraite et revenir avec une proposition plus modeste : une bibliothèque d’un seul étage, au coût de 1,5 million de dollars, dont 1,1 million, soit plus des trois quarts, versé par le ministère des Affaires culturelles. À la suite de l’acceptation du projet par la Chambre de commerce de Granby, rien ne s’oppose à la construction de la bibliothèque, confiée à l’architecte granbyen Denis Favreau.

(SHHY, fonds La Voix de L'Est)

La nouvelle bibliothèque municipale de Granby est inaugurée le 29 septembre 1985. (SHHY, fonds La Voix de L’Est)

La nouvelle bibliothèque municipale de Granby reçoit ses premiers usagers au début de septembre 1985 et est officiellement inaugurée à la fin du mois. Lors d’une journée porte ouverte, 2 000 personnes se rendent visiter les lieux. Leurs commentaires, tous positifs, soulignent la qualité de l’éclairage, l’aménagement pratique et le climat de sérénité, propice au travail intellectuel et à la lecture. Signe le plus certain de l’approbation populaire, le nombre des nouveaux abonnés à la bibliothèque ne cesse d’augmenter.

Lors de l’inauguration de la bibliothèque, le maire Paul-O. Trépanier dit regretter que le « reste du conseil » ait refusé de construire un second étage à l’édifice ; ce projet se réalisera sans doute un jour, affirme-t-il, mais il « en coûtera plus cher à la municipalité ». Trois décennies plus tard, la prophétie du maire ne s’est toujours pas concrétisée.

Mario Gendron

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska

Bibliographie

Annuaire statistique du Québec, 1955, Québec, Rédempti Paradis, 1956, p.210-211.

Gendron, Mario, Johanne Rochon et Richard Racine, Histoire de Granby, Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, 2001, 512 p. 

La Voix de l’Est, 1938-1985.

Paul-O. Trépanier, Les 300 mois de Pierre-Horace Boivin, maire de la ville de Granby de 1939 à 1964, Granby, Les éditions et productions JoLanne, 1999, 917 p.

Recensement du Canada, 1941, v.2, Ottawa, Edmond Cloutier, 1944, p. 798-799.

SHHY, fonds Henri Martin, P021, S1, SS7, D2.  En particulier : Donat Brosseau, Bibliothèque municipale, historique, 1977, 18 p.

Mots-clés:
 
Partager sur Facebook Partager cet article sur Facebook

Hivers d’autrefois à Granby

Pour les enfants, c’est la « parade » du Père Noël qui marque le début de l’hiver et, surtout, celui du temps des Fêtes. Annonciateur de l’avalanche de cadeaux que petits et grands espèrent recevoir à Noël, le défilé du bon vieillard se termine toujours — commerce oblige — dans l’un ou l’autre des grands magasins de la rue Principale. Mais l’hiver, c’est plus que des cadeaux et des sapins illuminés, c’est aussi les vacances scolaires et les jeux dans la neige, que ce soit en traîne sauvage, en carrioles ou en ski,    un sport de plus en plus populaire à compter des années 1940. Et que serait l’hiver sans une bonne tempête de neige… ou deux ? Rues enneigées, véhicules embourbées, machinerie au travail : voilà un tableau qui témoigne de la force de la nature et de la rigueur du climat. M.G.

Pour voir l’exposition, cliquez ici

Ce policier, installé sur le pont de la rue Principale, en 1947, semble bien conscient de cette responsabilité. Derrière lui, l’édifice de la Giddings, Granby

 

 

 

Mots-clés:
 
Partager sur Facebook Partager cet article sur Facebook

L’église Notre-Dame, histoire et trésors

Texte de la conférence donnée par Johanne Rochon, directrice générale de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska, à l’église Notre-Dame, à Granby, le 28 septembre 2014, dans le cadre des Journées de la culture.

Une histoire de construction

L'église Notre-Dame de Granby

L’église Notre-Dame de Granby (Photo Chantal Lefebvre, Société d’histoire de la Haute-Yamaska)

L’église Notre-Dame est l’un des édifices les plus imposants de Granby, de même que le plus ancien lieu de culte de confession catholique sur le territoire de la ville. Pour ces raisons, et pour bien d’autres, l’histoire de ses commencements mérite d’être brièvement racontée.

Comme l’affirme un dicton populaire, « Rome ne s’est pas bâtie en un jour ». On peut certainement en dire autant de l’église Notre-Dame, dont la construction s’étire de 1898 à 1906. Ce délai, exceptionnel, s’explique par manque d’argent, par la pauvreté des habitants de la paroisse. On imagine mal aujourd’hui ce qu’il a fallu de sacrifices et de privations de la part des paroissiens pour construire ce joyau de notre patrimoine.

La nécessité de construire une nouvelle église dans la seule paroisse catholique de Granby, résulte de l’augmentation de la population canadienne-française au cours des années 1890, qui passe d’un peu plus de 1 200 à près de 3 000 personnes. La chapelle de 1873 ne suffit plus à contenir tous ces fidèles.  En 1898, à la suite d’une tentative ratée en 1892, les administrateurs de la paroisse demandent donc à l’évêque la permission de construire une église et une sacristie. Mais la question soulève l’opposition de plusieurs paroissiens. Dans une « Requête contre la construction d’une nouvelle église », les opposants font remarquer que si la population catholique a beaucoup augmenté depuis les dernières années, « les nouveaux venus ne sont pour la plupart que des journaliers travaillant dans les manufactures, locataires d’immeubles appartenant à des Protestants », et qu’ils n’ont pas les moyens de financer une telle entreprise.

Le haut de la ville de Granby, vers 1900 (Fonds Ellis Savage, SHHY)

Le haut de la ville de Granby, vers 1900 (Fonds Ellis Savage, SHHY)

Pour alléger le fardeau des fidèles, on choisit alors de payer la construction de l’église grâce aux revenus ordinaires de la paroisse et aux cotisations volontaires. Fondée dans ce but par le curé de Notre-Dame, Marcel Gill, l’Oeuvre du sou de Saint-Antoine regroupe 200 bénévoles dont la mission est de recueillir un sou par semaine de chaque communiant de la paroisse.

La construction de l’église Notre-Dame est confiée à l’architecte Casimir Saint-Jean, de Montréal, reconnu dans le milieu ecclésiastique pour avoir conçu de nombreuses églises et édifices institutionnels. Comme on manque d’argent, on aménage d’abord le sous-sol où on chante la première grand’messe en janvier 1900. Cette solution, qu’on veut temporaire, perdure plusieurs années ; de fait, les travaux ne reprennent qu’au printemps 1904. En décembre de la même année, le clocher est terminé et l’aménagement de l’intérieur peut commencer.

(Fonds Ellis Savage, SHHY)

Photographie prise au cours des premières années de construction de l’église Notre-Dame, entre 1898 et 1900. (Fonds Ellis Savage, SHHY)

L’église Notre-Dame est finalement bénie le 24 mai 1906. Immense, elle peut contenir 2000 personnes. Son architecture s’inscrit dans l’esprit éclectique, en vogue à l’orée du XXe siècle, qui se caractérise ici par l’amalgame des styles néo-roman, néo-Renaissance et néo-baroque.

Détail intéressant, la pierre de taille employée pour la maçonnerie des murs extérieurs de l’église provient des carrières de Deschambault.

Ce qu’il faut surtout retenir de l’histoire des débuts de l’église Notre-Dame, c’est que sans l’abnégation des paroissiens, sa construction aurait été impossible. À ce titre, c’est à eux que nous devons d’être réunis aujourd’hui au sein de ce joyau du patrimoine granbyen.

Les trésors de l’église Notre-Dame

Au cours de travaux qui se déroulent de juin 1934 jusqu’à l’automne 1935, l’intérieur de l’église Notre-Dame est complètement transformé. Les rénovations, planifiées par l’architecte René Richer, ont pour objectif principal d’anoblir le décor du temple, de rehausser son éclat et sa splendeur.

C’est à l’occasion de ces grands travaux, dont les coûts dépassent ceux de la construction de l’église, que sont installés les trésors patrimoniaux dont Granby peut aujourd’hui se glorifier : vitraux, toiles murales et mobilier sculpté.

La confection de l’ensemble des peintures murales, des motifs aux pochoirs et des vitraux est confiée à Guido Nincheri, peintre décorateur et maître verrier d’origine italienne. Aujourd’hui encore, plus de 2 000 fresques et vitraux de ce dernier ornent une centaine d’églises au Québec, dans le reste du Canada et en Nouvelle-Angleterre. De son vivant, la notoriété et le talent de Nincheri sont tels que le pape Pie XI, en 1933, reconnaît en lui « le plus grand artiste religieux de l’Église »

Commençons par les fresques murales.

(Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

La confection de l’ensemble des peintures murales, des motifs au pochoir et des vitraux de l’église Notre-Dame est confiée à Guido Nincheri. (Photo Chantal Lefebvre, 2009, SHHY)

Respectant les thématiques mises de l’avant par l’architecte, Nincheri produit sept grands tableaux peints sur toile et marouflé directement sur les murs de l’église ; ces tableaux portent sur le thème de la Vierge Marie.

Élément central de la décoration du chœur, l’imposante toile du sanctuaire illustre le Couronnement de la Vierge par Jésus. Quant à la voûte hémisphérique, elle est composée de neuf travées à l’intérieur desquelles sont représentés sept anges en adoration.

Eglise-N-D-Choeur-SHHY

(Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

Comme chacun de vous est à même de le constater, les 31 vitraux de l’église constituent la pièce maîtresse des rénovations de 1934-1935. Dessinés et fabriqués par Nincheri dans son atelier montréalais, ils sont faits de verre européen antique de première qualité. Ces verrières sont élaborées dans une dominante de bleu, couleur traditionnellement attitrée à Marie, et ce, de manière à faire briller davantage la lumière diffusée à l’intérieur de l’enceinte et de créer un effet de contraste avec la teinte dorée des murs.

La nef de l’église contient 17 vitraux, incluant la grande rosace de forme semi-circulaire qui perce la façade principale de l’église au niveau du jubé. Cette rosace se veut une allusion à la musique chrétienne de sainte Cécile, patronne des musiciens. Quant à l’orgue, installé au jubé en 1917 par la maison Casavant & Frères, il est construit en deux parties, évitant ainsi d’obstruer la rosace. Cet instrument, qui fait partie des trésors de l’église, est aussi l’objet d’un grand nombre d’améliorations et d’ajouts, qui ont pour but d’optimiser ses performances.

(Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

(Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

(Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

(Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

Point culminant du décor intérieur de la nef, les transepts comportent chacun quatre vitraux. En plus des thèmes religieux, il est intéressant de noter qu’une touche locale a été donnée à la portion inférieure de certains d’entre eux. Au nombre des sujets honorés, dans le premier vitrail du transept gauche (à partir de l’entrée principale), on voit Marcel Gill, curé de la paroisse de 1897 à 1916 et constructeur de l’église, dont la dépouille mortelle repose dans l’église même, dans une crypte située sous le chœur. Sur le premier vitrail du transept droit, c’est Eugène Pelletier, curé de la paroisse au moment des travaux de restauration, en 1934, que l’artiste a immortalisé. Un médaillon dédicacé à la mémoire du docteur Ernest Huot est également visible au bas des vitraux du centre.

Les rénovations de 1934-1935 permettent aussi de renouveler le mobilier liturgique, une tâche confiée aux sculpteurs ornemanistes de l’Atelier Joseph Villeneuve, de Saint-Romuald. Ces œuvres sculptées se concentrent au niveau du chœur de l’église. De ce qu’il en reste, derrière moi, on remarque les magnifiques stalles en hémicycles surmontées d’un dais et, de chaque côté du chœur, de petits autels également couronnés d’un dais. Ces pièces, sculptées en noyer noir, sont dorées à l’or bruni.

(Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

Les stalles en hémicycles surmontées d’un dais (Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

Tout comme l’église qui les abrite, les trésors artistiques de Notre-Dame appartiennent à la communauté granbyenne et c’est donc à elle qu’il revient d’en assurer la pérennité.

 

Source :
  • Gendron, Mario, Johanne Rochon et Richard Racine, Histoire de Granby, Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, 2001, p. 148-150, 192-193.
  • Gendron, Mario, Johanne Rochon et Richard Racine, Granby, patrimoine et histoire, Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, 2009, p. 86-89.
  • Évaluation patrimoniale, Église Notre-Dame de Granby, Québec, Patri-arch, 2013, 170 p.
  • http://www.atelier-d-histoire-hochelaga-maisonneuve.org/hm/serie_C/10.html
Mots-clés:
 
Partager sur Facebook Partager cet article sur Facebook