La grande rénovation urbaine de Granby (1965-1985)

La rue Principale de Granby, vers 1970

La rue Principale de Granby, vers 1970 (Fonds J.-P. Matton, SHHY)

À Granby, au milieu des années 1960, le haut de la rue Principale était bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. On y trouvait deux hôtels, le Granby et le Windsor, l’ancien bureau de poste et des édifices commerciaux, maintenant tous démolis; quant aux rues Queen, Young et City, la première est disparue, alors que les deux autres ont été sévèrement amputées. Ces transformations sont le résultat direct d’un grand programme de rénovations urbaines qui, après plusieurs années de travaux et d’investissements, laissera Granby métamorphosée, pour le meilleur et pour le pire.

L'hôtel Windsor, vers 1970, qui fera place à l'édifice provincial (Archives SHHY)

L’hôtel Windsor, ici vers 1970, fera place à l’édifice provincial en 1980 (Archives SHHY)

Au cours de l’après-guerre 1939-1945, le développement rapide des services, du commerce, de l’industrie et, tout particulièrement, l’intrusion massive de l’automobile, exercent de fortes pressions sur le cadre urbain. Granby, comme bien d’autres villes du Québec qui se sont développées sans véritable planification, fait ainsi face, au début des années 1960, à un écheveau de problèmes urgents à régler : circulation automobile, dispersion urbaine des usines qui, entre autres désagréments, augmente le trafic lourd dans les zones résidentielles, manque d’espaces industriels, pénuries récurrentes d’eau potable, absence d’usine d’épuration des eaux usées, réseau d’aqueduc et d’égouts inadéquats et enfin, infrastructure de loisirs à la dimension d’un village.

Programme de rénovation urbaine

Au cours de la Révolution tranquille, à l’instar de nombreuses villes du Québec, Granby réaménage considérablement son espace urbain. Et, tel qu’il l’avait annoncé aux élections de 1964, c’est avec l’aide d’urbanistes et d’ingénieurs conseils que le maire Paul-O. Trépanier entend planifier « cette ville de l’avenir ». Pour y parvenir, le nouveau plan d’urbanisme, adopté en 1969, propose de renforcer le secteur institutionnel et d’aménager de grandes voies de circulation, mais au prix d’importantes destructions dans les vieux quartiers de Granby.

Secteur St-Antoine. Programme de rénovation urbaine à Granby

Secteur St-Antoine. Immeubles touchés par le programme de rénovation

Secteur Cowie

Secteur Cowie

Plan du secteur que l'on désigne sous le nom de Centre civique. Le trajet du boulevard Mountain sera modifié. (Granby, programme de rénovation urbaine, L'atelier d'urbanisme Larouche et Robert, 1969, 1971, p. a21, fonds P.-O. Trépanier, SHHY)

Secteur Centre civique. Le trajet du boulevard Mountain sera modifié. (Granby, programme de rénovation urbaine, L’atelier d’urbanisme Larouche et Robert, 1969, 1971, p. a21, fonds P.-O. Trépanier, SHHY)

Durant quelques années, ces grands projets de réaménagement urbain transforment Granby en un véritable chantier, d’autant plus important qu’on en profite pour refaire les infrastructures souterraines. La municipalité, incapable d’assumer seule les coûts de ces rénovations, prévoit les partager avec les deux autres paliers de gouvernement dans le cadre du programme de rénovation urbaine ; administré par la Société d’habitation du Québec (SHQ), celui-ci est financé à 50 % par le fédéral, l’autre moitié provenant en parts égales de Québec et de Granby. La candidature de Granby à ce programme avait été présentée à la fin du mandat du maire Paul-O Trépanier, mais c’est son successeur, Jean-Louis Tétreault, qui le met en branle. En effet, c’est en 1971 que la SHQ accepte de consacrer près de 2 millions de dollars à la réalisation du programme de rénovation urbaine de Granby, qui doit s’échelonner sur cinq ans. Le gouvernement apporte cependant certains changements au plan initial, rappelant ainsi à la municipalité que l’objectif du gouvernement est avant tout d’améliorer les conditions de vie des citoyens.

Travaux de réfection au pont Patrick Hackett, en 1975 (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Travaux de réfection du pont Patrick Hackett, en 1975 (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Construction du collecteur Laurent nécessaire à la collecte des eaux pluviales. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Construction du collecteur Laurent, destiné à la collecte des eaux pluviales, en 1975. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

L'usine Giddings, située sur la rue Mill et aux abords de la rivière Yamaska, sera démolie en 1978 (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

L’usine Giddings, aux abords de la rivière Yamaska et de la rue Principale, démolie en 1978 (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

 

Édifice provincial et centre civique

L'hôtel Granby au début des années 1970 (Fonds J.-P. Matton, SHHY)

L’hôtel Granby au début des années 1970 (Fonds J.-P. Matton, SHHY)

La Place de la Famille du Centre civique de Granby, d’après une esquisse de 1983 de l’architecte Jean‑Paul Breton. (Fonds La Voix de l’Est)

La Place de la Famille du Centre civique de Granby, d’après une esquisse de 1983 de l’architecte Jean‑Paul Breton. (Fonds La Voix de l’Est)

Selon les plans de l’urbaniste Benoît Bégin, le secteur de l’hôtel de ville s’avère un emplacement privilégié pour la création d’un centre civique, un lieu où seraient rassemblés, autour d’une place publique, des édifices administratifs, commerciaux, culturels et  récréatifs. L’endroit, espère-t-on, enrichirait la vie de la cité en multipliant les activités humaines. D’ailleurs, à ce moment, le gouvernement provincial attend qu’on lui indique où construire un nouvel édifice qui regrouperait tous ses services. Ce vaste projet ne peut toutefois s’accomplir sans modifier profondément la trame urbaine : disparition de la rue Queen et amputation des rues Young et City, démolition d’une trentaine de résidences, des hôtels Granby et Windsor (ce dernier acheté par la ville pour faire place à l’édifice provincial) et de quelques édifices commerciaux datant du début du siècle.

Commerce situé au coin des rue Principale et Queen (Archives SHHY)

Au coin des rue Principale et Queen, résidence bâtie vers 1830 par John Horner fils. (Archives SHHY)

Édifice au coin des rues Principales et Young (Archives SHHY)

Édifices commerciaux situés au coin des rues Principale et Young (Archives SHHY)

Rue Young vue du 5e étage de l'hôtel Granby (Archives SHHY)

Résidences vouées à la démolition,  rue Young, vue du 5e étage de l’hôtel Granby (Archives SHHY)

         

Si le projet de centre civique fait finalement long feu, il continue de hanter l’hôtel de ville jusqu’au départ de Paul-O. Trépanier de la mairie. À ce sujet, la dernière offensive du maire, qui date de 1983, lors de son second mandat, propose l’aménagement d’une place publique centrale, à l’abri des intempéries, une « Place de la famille » qui offrirait au milieu culturel un lieu de diffusion unique. Innovateur, le projet repose sur l’intégration d’activités de nature publique et commerciale. Présenté en pleine période de récession, celui-ci avait cependant peu de chances d’aboutir. La proposition du maire aura néanmoins des suites, puisqu’elle conduit à l’établissement d’un premier centre commercial sur la rue Principale et à la construction de l’édifice actuel de la bibliothèque municipale, ouverte au public en septembre 1985. Quant à l’espace devenu superflu par l’abandon du projet de centre civique, après avoir permis, en 1981, le prolongement du boulevard Mountain, qui a aussi nécessité la destruction d’une partie importante du parc Victoria, il sera transformé en un vaste stationnement.

Entrée du pont, rue Denison (Archives SHHY)

Entrée du pont, rue Denison (Archives SHHY)

Centre-ville de Granby, en 1975

En 1975, plusieurs édifices ont déjà disparu. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

La situation du secteur centre civique, en 1980 (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

L’édifice provincial, à gauche, est inauguré en 1980 (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Démolition du bureau de poste

En 1973, l’annonce de la démolition de l’ancien bureau de poste, qui abrite à ce moment la bibliothèque municipale, soulève un tollé dans la population. Malgré une pétition de 2 000 noms présentée au conseil municipal par le Comité pour la conservation de la bibliothèque, les élus demeurent inflexibles. Pour plusieurs citoyens de Granby, soucieux de leur environnement patrimonial, cette disparition s’érige en symbole de ce que ne devrait jamais être le développement d’une ville.

En 1973, l’annonce de la démolition de l’ancien bureau de poste, qui abrite à ce moment la bibliothèque municipale, soulève un tollé dans la population. Malgré une pétition de 2 000 noms présentée au conseil municipal par le Comité pour la conservation de la bibliothèque, les élus demeurent inflexibles. Pour plusieurs citoyens de Granby, soucieux de leur environnement patrimonial, cette disparition s’érige en symbole de ce que ne devrait jamais être le développement d’une ville.

Les interventions municipales à l’intersection des rues Cowie et Saint-Jacques et sur la rue Saint-Antoine sud ont pour but d’améliorer la circulation automobile. Dans le premier cas, il s’agit de faire de la rue Saint-Jacques la principale artère de circulation du côté sud de la rue Principale. Pour cela, il faut élargir celle-ci pour qu’elle rencontre directement la rue Dufferin, quitte à démolir l’ancien bureau de poste et provoquer la colère d’une bonne partie de la population. Quant à la rue Saint-Antoine sud, on rectifie son tracé avec pour objectif de raccorder les parties nord et sud de la ville à l’aide d’un pont sur la rivière Yamaska ; mais à la suite d’objections des citoyens, ce pont ne sera jamais construit.

Les expropriés

Le plan de rénovation urbaine ne peut s’accomplir sans qu’on procède à l’expropriation de nombreuses familles. En 1976, alors que les travaux s’achèvent, la ville a acquis 87 propriétés, la plupart pour les démolir, délogeant 120 familles. Plusieurs des citoyens déplacés resteront amers de l’expérience. Le président du Conseil central de Granby (CSN), Pierre Gendron, résume ainsi les effets contradictoires du programme : « La rénovation urbaine m’apparaît comme nécessaire quoique le principal but n’est pas de faire en sorte de mieux reloger et de mieux localiser les personnes touchées, mais d’améliorer la cité sur le plan esthétique, de créer des espaces verts et de faciliter la circulation automobile. Forcément, la rénovation va améliorer le logement de certaines gens… le plan est acceptable, mais… il ne se fera pas sans pleurs et grincements de dents ».

HLM du Carré joyeux construites dans le cadre des rénovations urbaines, en 1975, rue Assomption (fonds Jeannot Petit, SHHY)

HLM du Carré joyeux, construites dans le cadre des rénovations urbaines, en 1975, rue Assomption (fonds Jeannot Petit, SHHY)

Le plan initial prévoyait que les expropriations seraient suivies par la création d’un office municipal d’habitation (OMH) et par la construction d’habitations à loyer modique (HLM) destinées à reloger les personnes à faible revenu. Mais alors que 54 familles souhaitent profiter de la mesure, le maire Tétreault s’y oppose, considérant que la ville possède suffisamment de logements disponibles sur le marché privé pour ne pas avoir recours à un nouvel organisme et à la construction de HLM. Un comité de citoyens est alors mis sur pied pour tenter d’infléchir la décision des autorités municipales. Paul-O. Trépanier qui, à l’époque où il était maire, avait prévu la réalisation des HLM, se porte à la défense des expropriés et devient leur porte-parole.

En janvier 1973, après que Québec eut annoncé qu’il assumerait 90 % des déficits d’opération éventuels, le Conseil se résout à mettre sur pied l’Office municipal d’habitation de Granby. L’année suivante, Paul-O Trépanier revenu au pouvoir, l’organisme recommande la construction de trois HLM, totalisant 125 unités de logement, qui, selon les désirs des expropriés, sont localisées dans les quartiers où eurent lieu les démolitions. Indice que les HLM correspondent à un besoin, l’Office municipal d’habitation reçoit 315 demandes pour un logement.

Johanne Rochon, « Au rythme de la Révolution tranquille » dans Gendron Mario, Johanne Rochon et Richard Racine, Histoire de Granby, Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, p. 371 à 458.

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Vingt-cinq ans d’affirmation féminine à Granby (1940-1964)

Entre l’obtention du droit de vote au provincial, en 1940, et l’adoption de la loi 16 qui reconnaît un statut juridique aux femmes mariées, en 1964, les femmes, sans qu’il n’y paraisse trop, sans fracas ni tumulte, vont affirmer leur présence dans beaucoup de domaines de la vie économique, sociale et culturelle. Acceptant de moins en moins la place qu’on aimerait leur voir tenir, plusieurs refuseront après la guerre de quitter le monde du travail pour retourner dans leurs foyers ; d’autres, plus minoritaires encore, se battront pour l’égalité politique et juridique ; quelques-unes oseront même bousculer les dogmes de l’orthodoxie sociale, comme celui qui consacre la « suprématie intellectuelle » des hommes. Ces femmes, en fait, constituent l’avant-garde d’un mouvement d’affirmation collective qui explose au cours des décennies 1960 et 1970.

Le droit de vote des femmes

Au début de la Seconde Guerre mondiale, « la province de Québec restait seule dans le Dominion et dans les nations modernes [hormis la France et l’Italie] à refuser le droit de vote aux femmes », indique La Voix de l’Est dans son édition du 13 mars 1940.  Cette question cruciale d’émancipation donne le ton des tensions qui se développent entre ceux qui souhaitent que les femmes se cantonnent dans leur rôle de gardiennes du foyer, et celles qui luttent pour une plus grande autonomie.

Lors d’un débat organisé par la Chambre des jeunes en 1944, quatre panélistes s’affrontent pour décider de l’aptitude de la femme à s’impliquer activement en politique. Les deux tenants de l’option négative affirment que « la place de la femme est au foyer : elle y est assignée par des dispositions physiques et naturelles [et] par la Providence ». Selon eux, il serait préférable que l’influence de la femme passe « par la persuasion sur son époux ». Les partisans de l’affirmative, à l’opposé, soutiennent que la femme, qui est par nature l’égale de l’homme et qui doit jouir des mêmes droits que ces derniers, devrait s’impliquer en politique, où son rôle d’éducatrice pourrait s’avérer fort utile. À la fin des débats, le juge Lemay accordait la palme aux tenants de l’affirmative et, en conclusion, soutenait que « La femme sera une rose au milieu des pavots dans le jardin politique. » La Revue de Granby, 4 octobre 1944.

Lors d’un débat organisé par la Chambre des jeunes en 1944, quatre panélistes s’affrontent pour décider de l’aptitude de la femme à s’impliquer activement en politique. Les deux tenants de l’option négative affirment que « la place de la femme est au foyer : elle y est assignée par des dispositions physiques et naturelles [et] par la Providence ». Selon eux, il serait préférable que l’influence de la femme passe « par la persuasion sur son époux ». Les partisans de l’affirmative, à l’opposé, soutiennent que la femme, qui est par nature l’égale de l’homme et qui doit jouir des mêmes droits que ces derniers, devrait s’impliquer en politique, où son rôle d’éducatrice pourrait s’avérer fort utile. À la fin des débats, le juge Lemay accordait la palme aux tenants de l’affirmative et, en conclusion, soutenait que « La femme sera une rose au milieu des pavots dans le jardin politique. » La Revue de Granby, 4 octobre 1944.

Sous la pression des suffragettes québécoises, menées par Thérèse Casgrain, Adélard Godbout, chef de l’opposition à Québec, fait du droit de vote des femmes un enjeu de la campagne électorale de 1939. L’affaire paraît aller de soi jusqu’à ce que le cardinal-archevêque de Québec, Mgr Villeneuve, s’y oppose ouvertement et entraîne avec lui la cohorte des catholiques conservateurs. Tant d’organismes vouent une soumission absolue aux directives de l’Église que la position du prélat plonge le Québec dans l’incertitude. L’argument central de ceux qui s’opposent au suffrage féminin, c’est qu’il n’est « pas dans l’intérêt de la femme canadienne-française de l’obtenir ». Pour La Revue de Granby, la position de l’Église contre le vote des femmes est de « tout repos » et ce n’est pas l’opinion « de trois ou quatre vieilles filles » qui va parvenir à l’ébranler. C’est avec des arguments de cette nature que les mêmes groupes, à la fin de la guerre, s’opposeront à l’envoi des chèques d’allocations familiales aux mères plutôt qu’aux pères de famille. Quoi qu’il en soit, quelques mois après son élection, le gouvernement Godbout remplit sa promesse électorale en autorisant le vote des femmes, au risque d’un froid avec l’Église. Ironie du sort, lorsque ces dernières exerceront leur devoir de citoyenne pour la première fois dans une élection provinciale, en 1944, ce sera pour défaire Godbout et réélire Duplessis.  Dans Shefford, cependant, c’est le libéral Marcel Boivin qui l’emportera.

Les femmes au travail

À Granby, le travail des femmes n’est pas un phénomène nouveau, puisque ces dernières représentent déjà le quart de la main-d’œuvre en 1930. Or avec les nécessités de la guerre, leur contribution grimpe à près du tiers des effectifs, pour se maintenir à ce niveau jusqu’à l’aube de la Révolution tranquille. Ce n’est pas de gaieté de cœur que certains hommes acceptent que les femmes quittent le foyer pour s’engager dans les usines de guerre. En 1942, par exemple, craignant les effets pernicieux du travail féminin, la section granbyenne de l’Association des voyageurs de commerce demande « que l’on utilise toute la main-d’œuvre masculine disponible avant d’employer des femmes »; elle réclame aussi « que les mères ne soient admises à travailler que dans les cas d’absolue nécessité et qu’avec une permission exprès ».

Lorsque la fin du conflit devient imminente, les mêmes voix exigent à l’unisson que les femmes retournent au sein de la famille, où elles jouent un rôle central ; rien de moins que la « survivance de notre race canadienne-française » reposerait sur leur consentement à y reprendre ces fonctions primordiales d’éducatrice et de mère. Or, plusieurs femmes commencent à douter de la légitimité des attitudes et des positions conservatrices sur les questions qui les concernent. En 1944, une d’entre elles, qui n’ose pas encore revendiquer le droit au travail pour toutes, affirme que le cri « au foyer les femmes ! » ne pourra suffire à régler le problème complexe et inévitable de leur intégration à la sphère économique.

« Mgr Dubuc précise que ce travail des femmes provoque automatiquement le chômage des jeunes gens et des hommes. Il est impérieux, selon Mgr Dubuc, de revenir à la formule donnée au Paradis : l’homme a été créé pour être le soutien du foyer et la femme pour en demeurer le charme. Les femmes mariées qui ont leur propre porte-feuille ont tôt fait d’acquérir l’indépendance complète vis-à-vis leur époux avec le résultat qu’à la moindre mésentente la femme laisse le foyer et tente d’oublier le nuage dans des endroits anti naturels comme les grills. […] Et c’est avec étonnement et chagrin que le clergé constate que le foyer canadien-français se détracte [sic] de plus en plus. Il y a trop de femmes mariées qui travaillent sans en avoir besoin. » La Revue de Granby, 11 juillet 1956

« Mgr Dubuc précise que ce travail des femmes provoque automatiquement le chômage des jeunes gens et des hommes. Il est impérieux, selon Mgr Dubuc, de revenir à la formule donnée au Paradis : l’homme a été créé pour être le soutien du foyer et la femme pour en demeurer le charme. Les femmes mariées qui ont leur propre porte-feuille ont tôt fait d’acquérir l’indépendance complète vis-à-vis leur époux avec le résultat qu’à la moindre mésentente la femme laisse le foyer et tente d’oublier le nuage dans des endroits anti naturels comme les grills. […] Et c’est avec étonnement et chagrin que le clergé constate que le foyer canadien-français se détracte [sic] de plus en plus. Il y a trop de femmes mariées qui travaillent sans en avoir besoin. » La Revue de Granby, 11 juillet 1956

Au cours des décennies 1940 et 1950, le nombre des femmes au travail augmente sans cesse à Granby,  bien que leur proportion de la main-d’œuvre se maintienne autour du tiers. Sans aucun doute, ce sont d’abord des impératifs de nature économique qui gardent les femmes à l’emploi après la guerre. Le développement du secteur des services, où elles dominent traditionnellement, repose sur leur présence. Pensons à l’hôpital Saint-Joseph et aux nombreuses écoles qui ouvrent leurs portes après 1940, aux restaurants, aux salons de coiffure et aux commerces de détail qui se multiplient. Ces secteurs d’activités, qui employaient moins de 600 femmes en 1941, en engagent plus de 2 000 vingt ans plus tard. Dans l’industrie, où leur proportion relative baisse légèrement, on table sur leur faible rémunération pour lutter contre une concurrence étrangère de plus en plus féroce. Finalement, l’obtention d’un deuxième revenu est perçue comme une nécessité par les ménages désireux de participer davantage au monde de la consommation.

A&PSHHY

© Le développement du secteur des services, où elles dominent traditionnellement, repose sur leur présence. Le personnel du supermarché A&P, en 1957. (Coll. Société d’histoire de la Haute-Yamaska, photo Roger Roy)

Fondation du Club des femmes d’affaires de Granby, 1959 (fonds Jean-Paul Matton, SHHY)

© Fondation du Club des femmes d’affaires de Granby, en 1959 (fonds Jean-Paul Matton, SHHY)

À Granby, au début des années 1960, les métiers essentiellement féminins se retrouvent dans l’enseignement, les soins infirmiers, le travail de bureau, la télécommunication. Les femmes sont également nombreuses dans la confection des vêtements. À l’inverse, elles sont absentes de l’administration privée et publique, de l’ingénierie, des services publics, de tous les métiers reliés au transport de même que de plusieurs branches de l’industrie. Une minorité de femmes, cependant, s’affirme dans des secteurs non traditionnels, comme ces 69 découpeuses et soudeuses au chalumeau et ces 71 femmes manœuvres, presque toutes engagées dans l’industrie. Quant aux directrices ou aux propriétaires d’un commerce de détail, plus d’une cinquantaine, elles se révèlent suffisamment conscientes de leurs intérêts pour fonder le Club des femmes d’affaires de Granby, en 1959. 

Le salaire des femmes

Le salaire des femmes ne traduit pas l’importance qu’elles occupent dans la structure d’emploi, puisqu’elles sont mal payées dans tous les secteurs. En 1961, les femmes les mieux rémunérées de Granby, techniciennes et professionnelles, gagnent 2 500 $ par année, soit 2 000 $ de moins qu’un homme qui occupe des fonctions semblables. À l’usine et au bureau, où elles sont très nombreuses, leur salaire oscille autour de 2 100 $, soit 70 % de celui de leurs confrères. En bas de l’échelle des revenus, à environ 1 000 $ par année, on retrouve les vendeuses, les filles de table, cuisinières, coiffeuses et femmes de chambre. Ces chiffres dévoilent que le mouvement syndical, à l’exemple de la société, n’est pas exempt de sexisme. Parmi les luttes syndicales les plus significatives que les femmes vont devoir mener, celle qui oppose les enseignantes à des commissaires d’école résolus à financer l’éducation à leurs dépens arrive en tête de liste.

Culture et communications

Loin de se confiner au monde du travail, l’activité des femmes déborde dans le domaine social où elles commencent à affirmer leurs propres points de vue. À la radio, puis à la télévision, journalistes, comédiennes et intervieweuses deviennent, à l’instar des hommes, des figures connues. Et certaines, comme Janette Bertrand, comptent bien utiliser le pouvoir des médias comme un outil d’émancipation. Mais pour sortir de l’ombre, les femmes devront affronter de puissants adversaires, et parfois lutter les unes contre les autres.

Les Filles d’Isabelle et le Cercle des fermières font partie de ces groupes de femmes qui adhèrent à la pensée conservatrice défendue par l’Église. Le premier « opère en entière sympathie et [en total] accord avec les enseignements et la discipline de l’Église catholique romaine », le deuxième entend défendre la famille et l’autorité du père, qui constituent « un des piliers qui [soutiennent] l’autorité du prêtre et de la religion ». Pour leurs membres, impossible d’échapper au devoir d’épouse et de mère, celui « qu’ambitionne toute jeune fille sérieuse ». Miss exposition 1954 ne pense pas autrement et ne caresse d’autre rêve que d’être une parfaite ménagère. À l’encontre des féministes, elle demande : « Sans la puissance de l’homme… que ferait donc la femme ? »

France Arbour commence sa croisade culturelle dans la seconde moitié des années 1950. À travers cette quête, elle inscrit la place de la femme dans l’espace public.

© France Arbour commence sa croisade culturelle dans la seconde moitié des années 1950. À travers cette quête, elle inscrit la place de la femme dans l’espace public. (Coll. Monique Arbour)

Parmi celles qui osent tenir un autre discours et avoir des attitudes moins soumises, on remarque une génération de jeunes filles instruites et bien décidées à s’affirmer dans les domaines de la culture et de l’information féminine. Sans complexes, elles bousculent les habitudes et contestent les dogmes. La suprématie intellectuelle des hommes, demandent-elles, ne pourrait-elle pas s’expliquer par une approche qui considère la part du social dans l’intelligence? Car si les hommes réussissent mieux à résoudre certains problèmes, n’est-ce pas simplement parce qu’ils sont davantage intéressés à le faire?

Pierrette Lafleur

© Pierrette Lafleur est sans doute la personnalité radiophonique la plus connue de Granby au cours des années 1950. Préoccupée par des sujets traditionnellement féminins, elle n’en demeure pas moins un des piliers granbyens de l’affirmation féminine par son audace et sa détermination à réussir. (Fonds Pierrette Robichaud-Lafleur, SHHY)

Parfois, l’affirmation féminine prend des détours inattendus, peut-être même en partie inconscients. Comment ne pas considérer, par exemple, la coquetterie féminine comme une forme de contestation de l’autorité religieuse ? Soins de beauté, mode, élégance, charme et sensualité, bref l’art de plaire, ne sont-ils pas pour le clergé autant de pièges tendus à la vertu des femmes, autant de sujets de désordre qui les éloignent de leurs devoirs ? Mais dans ce cas comme dans bien d’autres, la position de l’Église ne pourra résister au courant de liberté et d’affirmation collective et individuelle qui traverse le Québec d’après guerre.

Mario Gendron, «La Princesse des Cantons-de-l’Est», dans Histoire de Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, 2001, p. 294-299

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Le Sparks Circus visite Granby

La gare de Granby, rue Denison, vers 1930 (Société d'histoire de la Haute-Yamaska, fonds Germain Fortin

La gare de Granby, rue Denison, vers 1925 (Société d’histoire de la Haute-Yamaska, fonds Germain Fortin)

Le jeudi 27 juin 1929, à huit heures précises, un train bien spécial entre en gare à Granby. Tiré par deux locomotives, le convoi est formé de 20 wagons portant plusieurs roulottes, sur lesquelles on peut lire Sparks Circus en grosses lettres. Toute la population se précipite pour assister à l’événement, d’autant plus couru qu’il est rare, plusieurs années s’écoulant parfois entre les visites des forains. Pour les gens de Granby et de la région, la venue de cette attraction populaire constitue l’unique occasion de voir en vrai des animaux exotiques, des acrobates de renom et des funambules. À n’en pas douter, le cirque occupe une place de choix dans l’ordre des divertissements publics.

Sparks Circus Train (circusesandsideshows.com/images/sparksbroscircus)

Le Sparks Circus voyage par train dans tout le Nord-est américain (circusesandsideshows.com/images/sparksbroscircus)

Le cirque existe sous différentes formes depuis l’Antiquité. Mais comme phénomène socioculturel nord-américain, il reste associé à la révolution des transports induite par l’arrivée du chemin de fer, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Parmi les nombreux cirques qui circulent aux États-Unis et dans l’est du Canada, certains se démarquent par leur importance ou leur succès, comme Barnum & Bailey et Ringling Bros ; mais ces grandes compagnies visitent rarement les petites villes comme Granby lors de leurs tournées québécoises, leur préférant Montréal, Sherbrooke ou Trois-Rivières. Or à la différence de ses illustres compétiteurs, le Sparks Circus favorise les villes de dimension moyenne, généralement situées sur les réseaux ferroviaires secondaires.

Fondée par John H. Wiseman vers 1889 et connue sous le nom de John H. Sparks Shows à partir de 1894, l’entreprise acquiert l’appellation définitive de Sparks Circus en 1916. Granby est inscrite à l’horaire de la première tournée canadienne du cirque, à l’été 1919. À cette occasion, les journaux régionaux restent discrets sur les performances des animaux, des acrobates, des jongleurs et des clowns, mais la situation est bien différente lorsque le Sparks Circus revient à Granby dix ans plus tard, en 1929. Non seulement le Granby Leader-Mail fait-il un compte rendu exhaustif du spectacle, mais la semaine qui précède la venue du cirque, il publie aussi plusieurs textes sur le sujet. Dans l’un d’eux, la rédaction du journal prie avec insistance les adultes qui vivent dans un rayon de 50 kilomètres de Granby d’amener leurs enfants voir le big show et, s’ils n’ont pas d’enfants, d’en emprunter (borrow) aux voisins.  On informe aussi les lecteurs que la prochaine parution de l’hebdomadaire, prévue le même jour que le spectacle, sera devancée de quelques heures afin de permettre aux employés du journal d’assister à la représentation de l’après-midi.

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En 1929, le Sparks Circus présente un tout nouveau spectacle (The Granby Leader-Mail, 21 juin 1929, p. 6)

C’est fort d’un tout nouveau spectacle que le Sparks Circus s’amène à Granby. Sa présentation mobilise 350 acrobates et artistes et autant d’animaux, sans compter l’équipement et la nourriture, le tout transporté d’une ville à l’autre par convoi ferroviaire. Dès que le train entre en gare, le matin du 27 juin, c’est une course contre la montre qui s’engage, car le cirque doit présenter un défilé dans les rues de Granby, donner deux représentations de son spectacle, la première à 14 heures et la seconde à 20 heures, et avoir plié bagage pour minuit. L’événement se déroule sous de bons augures, puisque la température est idéale.

Alors qu’une équipe s’affaire à monter le grand chapiteau et les estrades sur les terrains de la Granby Athletic Amateur Association (G.A.A.A), situés à l’extrémité de la petite rue Fairfield, une autre prépare le défilé des jongleurs, des acrobates, des fauves en cage, des éléphants et des chevaux, entre autres attractions, qui devait se mettre en branle vers 11 h, mais dont le départ est reporté à 13,30 h en raison de l’arrivée tardive du train. De tous les cirques d’une certaine importance, le Sparks Circus est le seul à perpétuer la tradition du défilé dans les rues. Mais à la suite de la vente de l’entreprise à John Ringling, en septembre 1929, la pratique sera abandonnée.

Les spectateurs, massés sous le grand chapiteau, assistent au spectacle le plus formidable qu’il leur ait été donné de voir. Sur la piste, les numéros se succèdent à un rythme d’enfer, suscitant émerveillement et acclamations. L’orchestre, qui accompagne le cirque dans tous ses déplacements, ajoute à l’ambiance et à l’excitation.

(The Granby Leader-Mail, 21 juin 1929, p. 8)

(The Granby Leader-Mail, 21 juin 1929, p. 8)

Quelle fascination de voir les lions et les tigres obéir au doigt et à l’œil à leur dompteur et les neuf éléphants, de toutes les grosseurs et de tous les âges, jouer au ballon, faire la révérence ou soulever délicatement une jeune fille avec leur trompe. Malgré la prolifération des automobiles, les gens conservent beaucoup d’intérêt pour les chevaux et les spectacles équestres : ils sont ravis des performances des Begenia-Guices Riders, acrobates équestres de renom, de Carlos Carreon, maître d’équitation (The Master Horseman) et de Flora Bedini, la Beauté du cirque, qui monte à cru. Mais de tous les animaux qu’on exhibe, ce sont les phoques et leurs facéties qui volent l’attention et les rires du public.

Les Begenia-Guices Riders sont des acrobates équestres de renom (The Granby Leader-Mail, 21 juin 1929, p. 5)

Les Begenia-Guices Riders sont des acrobates équestres de renom (The Granby Leader-Mail, 21 juin 1929, p. 5)

Les performances des acrobates et des funambules procurent des émotions fortes aux spectateurs, tandis que celles des jongleurs et des clowns les épatent et les amusent. Composée d’acrobates qu’on dit être les meilleurs au monde, la famille Nelson compte parmi les grandes vedettes du Sparks Circus, tout comme les Five Fearless Flying Walters, des voltigeurs qui n’hésitent pas à prendre tous les risques, et Mlle Rosina, une spécialiste des sauts périlleux sur fil de fer.

La dernière représentation donnée, alors que la nuit tombe sur Granby et que les spectateurs regagnent leur domicile, le travail des gens du cirque se poursuit. Il leur faut encore démonter le grand chapiteau et les différents kiosques et conduire les animaux au train, le départ vers Saint-Jean (d’Iberville) étant prévu pour minuit. Le journaliste du Granby Leader-Mail, qui assiste à la scène, ne tarit pas d’éloges sur la diligence et l’efficacité de la main-d’œuvre foraine, dirigée par un contremaître qui, armé d’un sifflet, règle l’ordre et la cadence du travail avec une précision d’horloger. Il est bon de constater, conclut le journaliste, que toutes les transformations qui ont marqué le cours du dernier siècle n’ont pas réussi à altérer l’âme du cirque.

Mario Gendron

Société d’histoire de la Haute-Yamaska

Pour illustrations supplémentaires, voir : http://www.circusesandsideshows.com/circuses/sparkscircus.html.

 

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